La méchanceté serait-elle devenue notre nouvelle philosophie de vie ?

La méchanceté serait-elle devenue notre nouvelle philosophie de vie ?

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INTERVIEW - Alors que l'émission "Complément d'enquête", diffusée jeudi 8 novembre sur France 2, va tenter de répondre à l'épineuse question : "Pourquoi sommes-nous si méchants ?", on a voulu savoir ce qu'en pensait le sociologue Michel Fize, auteur d'un livre sur le sujet.

Sommes-nous de plus en plus affreux, bêtes et méchants ? A en croire les chiffres terrifiants dévoilés jeudi 8 novembre par l'Unicef dans un rapport rendu à l'occasion de la journée de lutte contre le harcèlement scolaire (plus de 30% des élèves déclarent avoir été victimes de moqueries et d'attaques blessantes), on pourrait le penser. C'est d'ailleurs le thème de l'émission "Complément d'enquête", diffusée ce jeudi soir sur France 2 : "Violence gratuite : pourquoi sommes-nous si méchants ?"


Du coup, on a voulu savoir quels étaient les ressorts de la méchanceté en interrogeant le sociologue et historien, Michel Fize. Il s'est attaqué à cette épineuse question dans un livre-référence "Mais qu'est-ce qui passe par la tête des méchants" (Editions Marabout). Selon lui, "la méchanceté est intemporelle et universelle, c'est incontestable". 

LCI : Naît-on méchant ou le devient-on ?

Michel Fize : Jusqu'à preuve scientifique du contraire, on ne naît pas méchant, pas plus que l'on peut dire que l'on naît bon. Contrairement à ce que disait Rousseau, l'homme ne naît ni bon, ni méchant. Cela veut dire que la bonté ou la méchanceté, ça se construit en fonction d'un certain nombre de paramètres dont l'environnement familial. Prenons l'exemple de la famille Thénardier, dans Les Misérables de Victor Hugo : ils étaient tellement méchants qu'ils avaient fabriqué une enfant méchante. Tout est affaire de transmission familiale et donc de valeurs que l'on va enseigner. Selon la nature des valeurs, on va produire un enfant bon ou un enfant méchant. Il est évident que si l'on apprend à l'enfant des valeurs d'entraide, de solidarité, de respect de l'autre... Là on est dans le registre de la gentillesse. Alors que si on apprend à l'enfant que le monde est un combat permanent, qu'il ne faut pas se laisser faire, être égoïste, là on va produire des enfants égoïstes et parfois méchants qui ne reculeront devant aucun moyen pour arriver à leurs fins. Donc l'éducation est porteuse du meilleur comme du pire. Mais attention, ce n'est pas parce que les parents ont le profil de parents méchants qu'ils vont nécessairement donner naissance à des enfants méchants. Il n'y a pas de déterminisme. Heureusement d'ailleurs ! Autre facteur, extérieur à la famille, les conditions sociales. Quand elles sont dégradées, excluantes, discriminantes, ce qui arrive dans beaucoup de quartiers dits "sensibles", là-aussi on peut déclencher des phénomènes de violence envers les autres.

LCI : Un enfant est-il plus cruel qu'un adulte ?

Michel Fize : L'enfant n'est ni meilleur, ni pire que l'adulte. Il y a des mécanismes de maturation chez l'enfant qui fait qu'il peut être cruel à son insu. Par exemple, s'il se montre méchant envers des petites bêtes, il ne le fait pas avec la volonté de leur nuire, il le fait pour vérifier son pouvoir. C'est pour lui une manière de montrer qu'il a une emprise sur quelque chose. D'où l'importance de la famille pour lui apprendre, par exemple, qu'une fourmi c'est un être vivant et qu'une mouche mourra si on lui décolle ses ailes. Ces comportements méchants peuvent être contrariés par le discours des parents. Voyez aussi quand un enfant passe à côté d'un pigeon dans la rue, il a souvent envie de courir vers lui pour lui donner un coup de pied. Aux parents de dire : "Pourquoi fais-tu ça ? Ce pigeon ne t'a rien fait !" Il y a toujours la possibilité pour les parents de contrarier ces réflexes qui permettent juste à l'enfant de se dire qu'il y a encore plus petit que lui. Il ne fait pas ça pour faire mal.

Souvenez-vous du feuilleton Dallas, on était plus fasciné par le méchant JR que le gentil Bobby.Michel Fize, sociologue

LCI : Finalement, c'est quoi être méchant ? C'est forcément faire du mal ?

Michel Fize : C'est faire du mal en ayant conscience qu'on fait le mal. Il faut vraiment le vouloir. La méchanceté peut être verbale (moqueries, insultes...), physique, sexuelle, criminelle -on peut tuer par sadisme -.

LCI : La méchanceté a-t-elle un sexe ? C'est quoi la différence entre un homme et une femme ?

Michel Fize : Un sexe n'est pas plus prédestiné qu'un autre mais la manière d'exprimer la méchanceté est différente. Comme on le lit dans les vieux manuels de criminologie, là où l'homme va utiliser une arme à feu pour se débarrasser de son rival, la femme va utiliser un poison. C'est moins terrifiant.

Journaliste : Est-il plus facile d'être méchant derrière un écran ?

Michel Fize : Bien sûr que oui, mais il n'y a pas qu'internet et les réseaux sociaux qui prônent la méchanceté. Les nouveaux médias, comme les chaînes d'infos en continu, ont leur part de responsabilité. Elles vont, par exemple, davantage mettre l'accent sur un fait spectaculaire, sensationnel et donc méchant, comme des voitures que l'on brûle. Cela montre quoi ? Pour que l'on parle de vous, il faut être méchant, sauf si vous vous appelez Mère Térésa ou l'Abbé Pierre qui étaient des figures exceptionnelles, foncièrement bonnes. Il faut être méchant pour créer une polémique et si une polémique est créée, les médias vont la relayer. La méchanceté est forcément associée au sensationnel, au dégoûtant, au monstrueux. Mélangez cela au côté voyeur que l'on peut tous un peu avoir, et vous avez la bonne combinaison. Souvenez-vous du feuilleton Dallas, on était plus fasciné par le méchant JR que le gentil Bobby.

LCI : Pourquoi a-t-on besoin d'être méchant ?

Michel Fize : Une des grandes raisons aujourd'hui, c'est la frustration. On est dans une société qui nous offre quantité de choses à consommer, et comme on ne peut pas tout consommer parce qu'on n'a pas les moyens, et qu'il faut partager avec son voisin, alors qu'on n'a pas forcément envie, cela va déclencher un mécanisme de méchanceté. Autre raison... Par rapport à la gentillesse ou la bonté, il est plus facile d'être méchant. C'est simple par exemple de dire à quelqu'un : "sale connard !" ou de lui balancer un coup de pied. il n'y a pas d'élaboration. Je dirais presque que c'est un comportement primaire. La bonté qui peut commencer par dire à quelqu'un qu'on l'aime, ça prend plus de temps. Il faut y mettre de la volonté, celle de bien faire. Et comme on est dans une société de l'instantané, de l'immédiateté, c'est plus rapide d'insulter quelqu'un que de commencer à faire un long discours panégyrique à son égard.

LCI : On associe souvent la gentillesse à la bétise, les méchants s'en sortent-ils mieux que les gentils ?

Michel Fize : Il y a une dizaine d'années, je vous aurais dit oui. On était dans une société qui donnait presque une prime à la méchanceté. Il fallait être méchant, il fallait s'imposer. La gentillesse était assimilée à de la faiblesse. Mais les choses ont changé. On a quand même réussi à instaurer la Journée de la gentillesse (le 3 novembre, ndlr), ce qui l'a réhabilitée en quelque sorte. Elle n'est plus aussi mal vue qu'avant. Bien sûr, la méchanceté colle mieux à une société basée sur la compétition et le combat permanent, où il faut occuper le devant du peloton, mais il y a malgré tout un contre-discours célébrant la gentillesse qui serait paru presque nian-nian il y a une quinzaine d'années. Cela peut être très gratifiant d'être gentil, d'avoir des valeurs, de régler les conflits pacifiquement. Et puis heureusement que les méchants ne gagnent pas à tous les coups. Comme le dit le proverbe : "Bien mal acquis ne profite jamais".

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