Des stars d'Instagram prennent la pose à Tchernobyl : comment en arrive-t-on à un tel degré d'indécence ?

Psycho
DARK TOURISM - La série de HBO "Chernobyl" a fait grimper en flèche le tourisme dans la ville fantôme de Prypiat, surtout pour le pire : depuis quelques jours, des Instagrameurs se prennent en selfie dans les ruines. Comment expliquer un tel phénomène ?

Quand les névroses contemporaines s'accouplent et accouchent de monstres... La mini-série de HBO "Chernobyl", retraçant en cinq épisodes le drame nucléaire, a le vent en poupe. Mais, comme un revers de la médaille, elle a aussi contribué ces derniers jours à une augmentation du tourisme dans le bourg désert de Pripyat, donnant envie à bon nombre d'influenceurs sur Instagram de se prendre en selfie pendant leur périple. On les voit ainsi prendre la pose dans un décor sinistré, de manière parfois choquante, certain(e)s n’hésitant pas à s'exhiber en culotte au milieu de la ville fantôme, à quelques mètres seulement de la centrale nucléaire. Soit se mettre soi-même au premier plan, en avant, dans une réalité qui sert d'écrin, de décorum, de tapisserie et... qui a finalement moins d'importance. 

Rien d'inédit dans cette "pornographie des ruines", ce mélange saumâtre d'exhibitionnisme, de narcissisme et d'indécence. Cette exploration de lieux sinistrés, évocateurs de tragédies historiques, est connue sous le nom de "dark tourism" et elle n'a rien à voir avec les gothiques romantiques flânant dans les cimetières en écoutant Cocteau Twins. Un phénomène d’autant plus connu que Netflix a sorti en 2018 une série du même nom : Dark Tourist, où le journaliste David Farrier visite, d'un lac nucléaire à une forêt hantée, des sites touristiques souvent macabres à travers le monde. 


Dépassé par le phénomène, Craig Mazin, scénariste de "Chernobyl", n’a pas caché sa vive consternation : "Comportez-vous avec du respect pour tous ceux qui ont souffert et qui se sont sacrifiés", a-t-il tweeté à l'adresse de ceux qui se prennent en photo sur les lieux de la catastrophe de Tchernobyl. De quoi confirmer le constat dressé par le thérapeute Alexis Maud’huy. Contacté par LCI, il considère Instagram comme "le réseau social le plus dangereux pour la santé mentale" et voit en l’essor du "dark tourism" sa créature monstrueuse : "Sur les réseaux sociaux, on construit sa propre télé-réalité et, très précisément sur Instagram, on devient le directeur artistique de sa vie. Pour montrer à quel point ils sont formidables, certains influenceurs ne craignent pas de se raccrocher à une mode, comme contaminés, voire lobotomisés. Gardez en tête que ce qui leur importe, ce n'est pas la thématique de la photo mais la résonance qu'elle aura, la popularité, le nombre de like..." De là à laisser la raison, la morale et la décence au vestiaire ?

Triomphe de l'inculture

Pour le psychiatre Antoine Pelissolo, également sollicité par LCI, plus que la simple fascination morbide, ce "dark tourism" traduit une "quête de visibilité" dans notre société d'images et donc une "dimension provocatrice" : "Ceux qui partent dans le bourg désert de Pripyat pour se prendre en selfie veulent absolument rester parmi ces 'influenceurs' ; pour ce faire, ils passent par cette forme pour exister aux yeux du reste du monde, tels des aventuriers de l'extrême. C'est du moins ce qu'ils croient au moment de faire leur selfie et de le publier. Or, ils oublient à quel point ils sont des moutons de Panurge qui suivent les autres, soit la définition même d'un réseau social où chacun se suit et où les modes évoluent de manière infectieuse, parfois dans une escalade dans la provocation et le trash." 


En d'autres termes, dans ce monde de plus en plus proche d'un épisode de Black Mirror, où il faut frapper fort pour exister, il faut  avoir la folie des grandeurs et faire le déplacement vous rend encore plus tendance et plus cool.

Si l’on explique à ces imprudents les implications morales de leurs gestes, ils comprendront mieux ce qui nous dérangeAntoine Pelissolo, psychiatre

La vraie question, c'est de savoir quelles surprises nous réservent le futur. Faut-il s'inquiéter de ces comportements grégaires ? Le psychiatre, qui tient quand même à ne pas noircir le tableau et à souligner l'existence sur les réseaux sociaux de défis écologiques vertueux, voit avant tout dans ces selfies à Tchernobyl un geste "immature", "adolescent", "nourri par un mouvement collectif morbide" mais promettant d'"expirer aussi rapidement qu'il est apparu" : "Les outils que sont les réseaux sociaux permettent de clamer haut et fort ce que l'on poste et d’en faire quelque chose de prévalent. Mais je ne suis pas sûr qu’il y a 30 ans ou 40 ans, les gens n'obéissaient déjà pas à des défis aussi indécents. La différence, c’est qu'ils le faisaient en privé et qu'aujourd'hui, on les voit et que chacun doit composer avec cette visibilité exténuante." D'où notre plus grande, et saine, capacité à s'offusquer de ces épi-phénomènes auxquels les médias donnent une caisse de résonance inouïe. 

 

"Ce que ce phénomène renseigne de façon plus préoccupante, ajoute Antoine Pelissolo, c’est une vraie inculture". Il rappelle que les "influenceurs" font des selfies en référence à une série et non à une tragédie, révélant donc "une méconnaissance historique". Les selfies à Auschwitz en restent la manifestation la plus effrayante. Subsiste alors une question à nous, transmetteurs de demain : comment combattre un tel phénomène ? "L’enseignement, l’information et la culture sont les clefs. Et il semble évident que si l’on explique à ces imprudents les implications morales de leurs gestes, ils comprendront mieux ce qui nous dérange", conclut le psychiatre. Encore faut-il qu'ils l'entendent...

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