Du scandaleux "Cheese Challenge" au vertueux "Trashtag Challenge", que signifient les défis sur les réseaux sociaux ?

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FOULE MONSTRE - Depuis le fameux "Ice Bucket Challenge", on ne compte plus les défis sur les réseaux sociaux incitant des internautes à reproduire des actes, parfois improbables, le plus souvent risqués. Une psychologue nous éclaire sur ces dérives.

Été 2014. Un phénomène viral se propage comme un incendie sur les réseaux sociaux. Célébrités (Mark Zuckerberg, Bill Gates, Barack Obama, Lady Gaga...) et anonymes jouent de concert au "Ice Bucket Challenge" (ou "défi du seau d’eau glacée"), se renversant un seau d’eau glacée sur la tête pour soutenir la recherche sur la maladie de Charcot. Un défi générant des centaines de milliers de vues sur YouTube, des milliers de "j'aime" sur Facebook et ayant permis de faire connaître cette maladie au grand public. La psychologue Catherine Crochez-Travers, sollicitée par LCI, y voit "un effet boule de neige vertueux" : "Ce challenge à visée caritative était bienvenu en son temps : il a mobilisé des célébrités, a fédéré des gens pour une bonne cause. Les retombées du phénomène sont fondamentalement bonnes, comme en atteste l'unanimité qu'il a engendrée."

Depuis, les défis creusant cette veine ont surabondé sur les réseaux sociaux, avec la même capacité à naître aussi rapidement qu'ils ont expiré : "Mannequin Challenge" (se filmer en tenant une position figée), "Harlem Shake" (s'enflammer, déguisé, sur un morceau électro)… Et force est de constater que, très très souvent, ledit défi s'est exprimé pour le pire, à l'aune du "Fire Challenge" (s’enflammer une partie du corps), du "In My Feeling Challenge" (sortir de sa voiture en marche afin de réaliser une chorégraphie au son d'un morceau du chanteur Drake), du "Ice and Salt Challenge" (verser du sel sur son corps, généralement sur leur bras, puis y poser un glaçon), du "Blue Whale Challenge" (répondre à une série de défis de plus en plus extrêmes lancés sur les réseaux sociaux) ou encore du "Bird Box Challenge" (se bander les yeux comme Sandra Bullock pour traverser une rue). 

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"In My Feeling Challenge" : danser en sortant de sa voiture

Ce qui est préoccupant, c'est lorsque ces défis touchent l'adulte censé avoir dépassé ce stade régressif- Catherine Crochez-Travers, psychologue

"Tous ces jeux obéissant à des épreuves négatives extrêmes partagent en commun le côté grégaire et l'appartenance groupale : y participer, c'est s'inscrire dans une image déjà construite par quelqu’un d’autre", note Catherine Crochez-Travers. Les défis les plus extrêmes comme le "Fire Challenge" et le "Bird Box Challenge" concernent ainsi des adolescents très fragiles tirant une évidente jouissance de la destruction. 

Mais au-delà de ce constat, la psychologue voit dans ces gestes de compétition risqués la démonstration que nous sommes dans une société adolescente dans les comportements : "Ce qui est préoccupant, c’est lorsque ces défis touchent l’adulte censé avoir dépassé ce stade régressif. On revient alors au principe de la mise en scène de soi, propre à la société de l'image, qui touche au narcissique : pour exister aujourd'hui, il faut se montrer, gagner en visibilité, obtenir le maximum de likes et de reconnaissance du monde extérieur."

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Maltraitance sous l'aspect fun

Deux challenge récents, diamétralement opposés, relancent la question de ces défis : d'un côté, le scandaleux "Cheese Challenge" (lancer une tranche de fromage sur le visage d'un bébé) ; de l'autre, le vertueux "Trashtag Challenge" (prendre en photo un espace naturel avant et après l'avoir nettoyé de ses déchets). Pour Catherine Crochez-Travers, le "Cheese Challenge" constitue une dérive qui ne doit en aucun cas être cautionnée et qui, donc, doit être dénoncée : "Il s'agit ni plus ni moins que de maltraitance sur l'enfant. Jeter une tranche de fromage au visage d’un bébé n’a aucune vertu, n'a aucun sens ni un plan éducatif ou autre. C’est tout simplement utiliser l’enfant comme objet. Sous couvert de participer au challenge pour de rire, le père ou la mère perd totalement de vue qu’il s’agit de son enfant, d’un être humain." 

La différence avec les autres challenges vient aussi du fait que l'on inflige ledit challenge à un autre que soi : "Il y a alors une mise en scène pour obtenir une réaction qui n'est pas spontanée. Tout est organisé pour obtenir un résultat. C’est là qu'intervient la compétition délétère où celui qui provoquera la réaction la plus improbable de son enfant remportera le Graal. Le parent se valorise, montrant qu'il a le meilleur bébé parce qu'il a la réaction la plus rigolote de tous les autres bébés." Pour se moquer du concept et prévenir de son escalade dangereuse, des internautes sont allés jusqu'à reproduire le geste du "lancer de fromage" sur leur chien ou leur chat. Mais la psychologue n'y voit pas pour autant une dénonciation par l'absurde : "Si c’était le cas, ce serait un enfant lançant une tranche de fromage sur le parent. Or, là, nous sommes plus dans la reproduction de cette maltraitance sur l’animal que dans la contradiction." Donc pas mieux. 

Quand il s’agit d’un fait vertueux, les effets seront vertueux. Les faits pervers ne peuvent qu’apporter des effets pervers.- Catherine Crochez-Travers, psychologue

Le cas du "Trashtag Challenge" consistant à faire un geste écolo n'est-il cependant pas la preuve qu'il existe aussi des challenges nous réconciliant avec l'humanité ? "Dans ce challenge, on retrouve effectivement ce qui animait le "Ice Bucket Challenge", soit l'idée du défi donnant envie d'agir pour la bonne cause et d'interpeller les gens sur le plan écologique." La règle est donc simple, immuable : "Quand il s’agit d’un fait vertueux, les effets seront vertueux. Les faits pervers ne peuvent qu’apporter des effets pervers." 

Subsiste toutefois une question : peut-on résister aux dérives à venir, préfigurées par le "Cheese Challenge" ? "Quand l'ivresse consistant à reproduire un acte par pure excitation existe, il n'y a plus la place pour une pensée qu'il faut conserver pour s'insurger face à de tels événement,s assure la psychologue. "L'habitude à cette 'maltraitance déguisée au nom du fun nous aveugle, empêche de réaliser ce qui se passe réellement. C'est comme lorsque l'on veut tuer une grenouille : en la plongeant dans l'eau froide et en mettant le feu, l'eau boue tout doucement, la grenouille s'endort et comme l'eau tiédit progressivement, elle meurt ébouillantée. Si vous plongez la grenouille dans l'eau chaude, elle en sort immédiatement." 

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