"Effet Werther" : quand les médias et les réseaux sociaux sont accusés de pousser au suicide

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CONTAGION - L'effet Werther correspond à une hypothèse scientifiquement prouvée dans les années 70 selon laquelle la forte médiatisation d’un suicide peut servir de déclencheur, voire de mode d’emploi incitant au passage à l'acte. L'émergence des réseaux sociaux apporte une nouvelle caisse de résonance à ce phénomène troublant. Au point qu'Instagram a annoncé la semaine dernière interdire les photos d'automutilation après que le père d'une jeune Britannique a pointé sa responsabilité dans la mort de sa fille.

Qu'est-ce que "l'effet Werther" ? La première fois qu'on en a entendu parler, c'était en 1974 : David Philipps, un sociologue américain, a mis en évidence le fait que les suicides fortement médiatisés, comme ceux des stars, pouvaient entraîner une recrudescence de ces actes dans la population générale. Il a nommé cette théorie en référence au héros du roman de Goethe Les souffrances du jeune Werther, texte épistolaire fondateur du Romantisme qui met en scène le suicide au pistolet du protagoniste épris d'amour-passion. La parution de cette œuvre a en effet poussé des jeunes Européens à s'habiller comme son protagoniste, mais aussi à se donner la mort à sa façon. Au point que par précaution, le livre a été interdit à l'époque dans plusieurs pays. Un tournant dans la conscience collective face au suicide, révélant à quel point l'art, et plus tard les médias, peuvent un rôle significatif dans la société. 

Cette théorie du "suicide mimétique" a souvent été contestée, mais plusieurs études réalisées dans des pays différents l'ont validée. Selon l'une d'elles par exemple, le suicide de Marylin Monroe aurait ainsi entraîné une augmentation de presque 40% des suicides à Los Angeles le mois suivant sa mort. Et selon cette autre étude, les morts de Dalida ou de Kurt Cobain ont de leur côté provoqué une hausse significative des suicides le mois suivant (+23% des suicides pour la première, +11,7% pour le second). 

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Quid d'Internet et des réseaux sociaux ? La peur du panurgisme, du même mimétisme werthérien s'exprime à leur propos, en particulier pour les adolescents auprès de qui ils sont si populaires. Comme le remarque le Dr Bénédicte Gohier dans son mémoire "Les épidémies de suicide : de l'effet Werther à l'effet Internet", ce dernier reste un "endroit où les utilisateurs qui côtoient l'idée du suicide peuvent trouver des sites de prévention et de soutien, mais aussi des informations sur comment organiser un passage à l'acte et s'assurer de son aboutissement". Une problématique à prendre au sérieux en France, où chaque année, près de 10.500 personnes se donnent la mort. Le suicide y est la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans, et la première chez les 25-34 ans. 

La question vient d'ailleurs de se poser en Grande-Bretagne : ces dernières semaines, le père d’une jeune Britannique, Molly Russell, qui s’est suicidée en 2017 à l’âge de 14 ans, a accusé Instagram d’avoir une responsabilité dans ce drame. Elle y avait selon son père consulté beaucoup de contenus liés au suicide ou à l’automutilation. En réponse, comme une prise de conscience (bien trop tardive) du risque de l'effet Werther, le réseau social très populaire chez les jeunes a annoncé la semaine dernière qu'il interdisait désormais les photos montrant des blessures infligées à soi-même. "Nous avons relevé que, concernant les questions d’automutilation et de suicide, nous ne sommes pas au point et que nous devrions en faire davantage afin d’assurer la sécurité des utilisateurs d’Instagram", a indiqué la plateforme détenue par Facebook.  

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Dans une vidéo signée "Brut", Charles Edouard Notredame, psychiatre au CHRU de Lille, explique dans quelle mesure les médias, quand ils traitent du suicide, peuvent participer à "entraîner une contagion suicidaire". Il expose ainsi les traitements journalistiques à "risque" : "détailler le moyen suicidaire, le lieu où la personne s'est suicidée", "utiliser des mots ou un ton particulièrement sensationnalistes, "interroger de manière trop inconsidérée les proches" du défunt, faire preuve de "trop peu de considération" en rapportant le suicide d'une célébrité... A l'inverse, note-t-il, une autre manière d'aborder le suicide dans les médias, en donnant les "ressources disponibles" pour les personnes en souffrance ou en parlant de "situations où les personnes ont réussi à traverser une crise suicidaire", peut avoir un "effet de prévention". 

Les bienfaits de l'effet Papageno

Quelle solution pour atténuer les effets pervers du traitement du suicide ? En opposition aux conséquences dévastatrices de l'effet Werther, Charles Edouard Notredame rappelle à raison son antithèse, soit l'effet Papageno, né après une étude autrichienne parue en 2005, soutenant que la réduction du caractère sensationnaliste du traitement médiatique des suicides dans le métro viennois y avait généré une réduction de 75% du taux de suicide, et, plus généralement, une baisse de 20% de ce même taux à Vienne. Les médias peuvent ainsi avoir un pouvoir protecteur, baptisé ainsi en référence à l’opéra de Mozart La flûte enchantée, dans lequel le personnage éponyme ne se donne pas la mort après avoir pris connaissance des alternatives au suicide...

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