"L'épreuve du maillot de bain" : pourquoi le regard des autres nous pèse-t-il autant ?

"L'épreuve du maillot de bain" : pourquoi le regard des autres nous pèse-t-il autant ?
Psycho

COMPLEXES - A la faveur de l'été, le dévoilement des corps confronte n'importe quel vacancier aux normes corporelles dominantes, à tel point que certains redoutent de se montrer dénudés à la plage. Deux psychologues nous expliquent ce malaise.

Pour certains, l'été rime avec insouciance et farniente. Pour d'autres, plus complexés, cela revient aussi à se dévoiler, à se mettre à nu, ou quasi, sur une plage bondée. Une épreuve, donc. Mais pourquoi, au juste ? 

Pour le psychologue Samuel Comblez*, contacté par LCI, la raison est avant tout sociétale : "Comme vous pouvez le constater, de nos jours, le corps est très mis en avant : selfie, culte de la beauté, corps parfait, corps comme valorisation de soi, corps comme moyen de revendication à l’instar des Femen… Sur la plage, il faut alors être beau et belle avec des normes imposées aux corps (imberbe, mince, musclé, bronzé…), conformes à ce que la société attend." Une obsession qu'aux Etats-Unis, on appelle le "beach body" (littéralement, "le corps pour la plage") et qui donne souvent lieu à des détournements savoureux.

Du coup, se montrer en maillot de bain, c’est risquer de prendre conscience qu’on n’est pas dans les normes du groupe alors qu’on voudrait en faire partie. C’est aussi le moment du bilan de tous les efforts qu’on aurait dû faire pour obtenir le corps parfait… alors qu'on ne s'est pas attelé à cette tâche. Soit une sorte d’examen de passage au cours duquel on se compare aux autres. Rien de plus difficile alors que de constater que les autres ont réussi mais pas nous…" 

Le but de l’éducation est d’apprendre à s’indivualiser, pas à se fondre dans la masse- Samuel Comblez, psychologue

La plage serait-elle le lieu où chacun est soumis à des diktats de mode ? Selon Mélanie Fouré, psychologue clinicienne sollicitée par LCI, "cette image sociale idéalisée construite selon un idéal normatif peut constituer une véritable dictature interne lorsque son amour propre est carencé." Pour Samuel Comblez, les réseaux sociaux et internet y ont par ailleurs largement contribué, "colportant une image de ce à quoi nous devrions ressembler pour être heureux et acceptés de notre communauté" : "On a besoin de se sentir aimé, pour cela, il nous faut nous reconnaître en les autres et les autres doivent se reconnaître en nous. Si eux, et nous-mêmes, n’y arrivent pas, les regards se détournent et nous nous sentons comme abandonnés."

L'épreuve du maillot dépend aussi de l'âge, soyons clairs, d'autant que "l’époque est au narcissisme", constate Samuel Comblez. "Les adolescents de la génération "moi, moi, moi" et leur millions de selfies envoyés chaque jour montrent bien que se montrer est important. L’apparence est prioritaire. De quoi être vigilant par rapport aux enfants d’aujourd’hui que nous élevons avec ce culte du corps parfait. Le but de l’éducation est d’apprendre à s'individualiser et non pas à se fondre dans la masse en lui ressemblant."

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Les diktats des magazines de mode, certes. Le regard des autres, bien sûr. Mais pas seulement... En réalité, si on redoute tant le regard des autres sur son corps à la plage, la raison du mal-être pourrait bien être en réalité le regard que l’on porte sur soi : "Le problème, note le psychologue, c'est qu’à force de contraintes esthétique imposées, on ne sait plus ce qui est à faire ou pas. On finit par s’inventer une image de corps idéal à laquelle on a envie de ressembler mais bien sûr c’est impossible : certains hommes veulent le corps de leur 20 ans et certaines femmes celui qu’elles n’ont jamais eu mais dont elles rêvent depuis toujours. Plutôt que de chercher à ressembler aux normes, l’idéal serait de penser son corps pour soi, de savoir quoi faire pour le valoriser et l’accepter tel qu’il est." 

Une affaire d'estime de soi qui, comme le note Mélanie Fouré, "se construit par les regards des personnes aimantes mais peut aussi être abîmée par ces mêmes regards ou des regards discriminants." Aussi, comment faire pour se libérer de ce joug qu'est le regard des autres ? "Il importe de se détacher de toutes relations à soi toxiques et donc de cultiver celles qui permettent à l’estime de soi de s’épanouir. N'oublions jamais le décalage entre les pensées, qui ne sont que l’activation d’une mémoire, et la réalité qui se révèle autrement dans les faits." Bref, comme le suggère Samuel Comblez, "accordons-nous le droit d’être hirsutes, peu coiffés, un peu trop gras et mal habillés sur les plages, la baignade n’en sera que meilleure et les vacances profitables pour tous !"

*Auteur de La sexualité de vos ados, en parler, ce n'est pas si compliqué (Solar éditions)

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