Et si on arrêtait de prendre des photos pour profiter (vraiment) des vacances ?

Psycho

CARPE DIEM - Nombreux sont celles ou ceux qui mitraillent leurs vacances de photos-souvenirs, souvent dans l'unique but de les montrer à leurs amis 2.0. Mais, derrière son objectif, en profite-t-on réellement ?

Depuis que l’être humain a compris qu’il était possible de tendre le bras pour se prendre en photo et publier un cliché sur les réseaux sociaux, les vacances ne sont plus les mêmes. Une visite dans un lieu touristique et vous réalisez que les gens autour de vous orchestrent leur plus beau selfie (aux Chutes du Niagara, par exemple) ou s’essayent à la plus belle acrobatie (devant la Tour de Pise). L’objectif : réaliser non pas la plus belle mais la meilleure des photos. La plus fun, la plus cool, la plus "buzzable". La performance versus l’esthétique. Mais les vacances sont-elles faites pour être prises en photo ? Surtout lorsque les perches à selfie empêchent les touristes moins tournés sur eux-mêmes d’accéder à la vision des plus belles gorges…

A l'heure où les médias parlent d’une impérieuse nécessité de détox numérique dans nos vies "instagramées", la question se pose et le constat est implacable : l’obsession pour la photo parfaite menace de ruiner la quiétude offerte par ce temps libre et privé, et de nous transformer en "metteur en scène de nos vies". Un texte publié sur Stylist par une voyageuse en solo, Rosita Boland, met un peu de bon sens à nos manies-selfies peu naturelles. Elle y explique ne jamais avoir pris la moindre photo pendant ses pérégrinations : "La plupart des gens aiment prendre des photos quand ils partent explorer le monde ; je ne suis tout simplement pas l'un d'entre eux", écrit-elle. "Ce à quoi j’aspire, c'est la simplicité d'habiter le moment présent, de m’accorder ce plaisir privé, celui d'être ailleurs."

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Éloge de l’instant présent

A la "simplicité" voulue par Rosita Boland s'oppose une "artificialité" inhérente aux réseaux sociaux, sur lesquels chacun se vend sous son meilleur jour. "La manière dont les gens diffusent leurs photos de vacances sur Instagram révèle une anxiété de performance", estime de son côté le thérapeute Alexis de Maud’huy : "Ce réseau social nous transforme en directeur artistique de notre marque personnelle, de notre couple, de notre famille... Vous devenez le personnage poseur que vous voulez être en vacances, et non la personne que vous êtes vraiment pendant cette période". 

La réflexion existentielle de Rosita Boland résonne fort dans notre monde d’algorithmes délirants, rejoignant le succès  du livre Le pouvoir du moment présent, de Eckhart Tolle, qui fait sien le fameux Carpe diem ("Cueille le jour"), locution latine clamée par les sages de l’Antiquité, extraite d'un poème de Horace et récitée par les ados des années 90 marqués par Le Cercle des poètes disparus (Peter Weir, 1989) : “Je ne suis ni mes pensées, ni mes émotions, ni mes perceptions sensorielles, ni mes expériences. Je ne suis pas le contenu de ma vie. Je suis l’espace dans lequel tout se produit. Je suis la conscience. Je suis le Présent. Je suis”, écrit l'auteur du best-seller. Selon lui, l'une des clefs du bonheur de l'instant présent serait une aptitude à se décentrer de soi pour être réceptif aux autres, savoir écouter pour éprouver de la bienveillance, sans faire montre de jugement. En d’autres termes, ne pas vivre le moment présent, c’est vivre dans une illusion d’optique, un monde régi par les puissances du faux. 

En réponse aux dérives photographiques de ses contemporains, Rosita Boland préfère écrire des lettres afin de traduire le dépaysement de ses voyages. Selon elle, les mots seront toujours plus stimulants que les images, sans mystère et artificiellement cadrées. La voyageuse rappelle au fond ce vrai paradoxe : "moins vous en montrez, plus vous faites fantasmer".   

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