"Être paresseux, c'est être vous-même" : et si vous cultiviez l'art irrésistible de l'oisiveté ?

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NE RIEN FAIRE - Tabac, sieste, conversation, alcool, sexe… Et si à l'heure des injonctions massives oppressantes, il importait de célébrer l'hédonisme, de re-dire oui aux délices de l’existence ? C'est le point de vue de l'essayiste Tom Hodgkinson, qui cherche à nous convaincre de l'impérieuse nécessité de la paresse avec son essai "L'art d'être oisif... dans un monde de dingue".

Oubliez le bon vieux refrain consumériste "obéissez, consommez". Mettez un peu de philosophie hédoniste dans votre existence. Dégagez du temps pour obtenir votre passeport pour la glande. Dans son manuel pratique L'art d'être oisif... dans un monde de dingue (disponible chez Les Liens Qui Libèrent), l'essayiste Tom Hodgkinson, ancien journaliste au Sunday Mirror, qu’il a quitté laminé par un bore-out, considère l'oisiveté comme une discipline à part entière. 

Il démolit notre société ultra-moderne ("nous travaillons trop et nous passons les heures où nous ne sommes pas au bureau à consulter nos smartphones"). Prône une existence fondée sur les plaisirs simples de la vie, un retour à ce que les Grecs appelaient la "scholè", c’est-à-dire un temps pour philosopher et s’instruire. Assure que la jouissance ne peut pas se limiter aux jours de fête, et donc à des rituels tannants ("S’il est une leçon à retenir de l’hédonisme, essayons de profiter de tous les moments de la vie et pas seulement ceux où nous sommes dans un état second"). Et nous rappelle in fine que de grands esprits comme Samuel Johnson, Oscar Wilde ou encore Nietzsche avaient bien raison de célébrer l'art du flânage, ce moment de stase où notre cerveau baguenaude. 

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Sans la classe oisive, l’humanité ne serait jamais sortie de la barbarie- Bertrand Russell dans "Éloge de l’oisiveté" (1932)

Certes, vanter les mérites de l'oisiveté n'est pas nouveau. Bien avant Tom Hodgkinson, Montaigne expliquait déjà que lorsqu’il ne faisait rien, son cerveau se lâchait et travaillait plus que de coutume ("Nous ne travaillons qu’à remplir la mémoire et nous laissons l’intelligence et la conscience vides ; Nous prenons et nous gardons les opinions d’autrui et puis c’est tout. Il faut en faire les nôtres"). Russell en avait carrément tiré un panégyrique culte dans les années 30 (Éloge de l'oisiveté, 1932) et Guy Debord écrivait "Ne travaillez jamais" sur les murs de Paris en 1953. Mais Montaigne, Russell et Debord ne connaissaient pas  Facebook, Google et consorts "exploitant notre vanité et notre peur du néant pour réaliser d’immenses profits pour eux-mêmes et leurs actionnaires" et n'avaient pas, eux, leur attention sollicitée par des notifications intempestives sur le smartphone.

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N’entretenons pas l’illusion que les réseaux sociaux sont un loisir : il s’agit bien d’une forme de travail. Un travail gratuit, que nous effectuons pour les propriétaires de ces réseaux.- Tom Hodgkinson, essayiste

"La situation dans le monde prétendument réel a empiré depuis que j’ai écrit cet ouvrage, écrit Hodkingson. Ces dernières années, les réseaux sociaux sont apparus. Ces systèmes publicitaires se sont développés de façon effarante. Ils exploitent notre désir naturel de sociabilité. Ils convertissent nos relations et nos liens amicaux en biens à vendre à des entreprises à la recherche de nouveaux clients et à des partis politiques souhaitant gagner aux élections. Plus vous fournissez de données aux réseaux sociaux, plus ils font de l’argent." 

En d'autres termes, l'art de la glande sur les réseaux sociaux est un leurre, puisque nous nous soumettons vingt-quatre heures sur vingt-quatre à la surveillance du panoptique moderne. D'où l'impérieux besoin de buller autrement. 

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Pensées paresseuses d’un paresseux

Plus que jamais contemporain, Hodgkinson prodigue dans son éthique de la paresse de joyeux conseils aux adultes décalcifiés que nous sommes, loin de la tyrannie du monde du travail et de l'aliénation aux réseaux sociaux : refaites la grasse matinée ("Les gens qui se lèvent tôt ne sont ni en bonne santé, ni riches, ni sages. Ils sont souvent malades, pauvres et irréfléchis. Ils servent ceux qui se lèvent tard"), buvez de l'alcool ("Planifiez votre gueule de bois plutôt que d’essayer de la combattre"), résistez à la doctrine du travail acharné ("la doctrine de l’esclave, comme le disait Nietzsche"), profitez de la sieste ("Jésus était oisif, Bouddha plus encore") et n'écoutez pas ce fieffé Benjamin Franklin qui disait pour le plaisir de l'aphorisme : "Se coucher de bonne heure et se lever matin procure santé, fortune et sagesse".

Morale à retenir donc : "Trop de travail détruit nos vies. La paresse les restaure." Soit, aux antipodes des habitudes de labeur et de consommation de nos sociétés occidentales croulant sous le poids de la bien-pensance, louons une contre-hygiène de vie que Hodkingston résume en une phrase, implacable : "Le voyage vers la paresse est celui d’une vie. Nous savons au moins comment il se terminera : par la mort – l’état de paresse parfait." Allez, apprenons tous ensemble à conjuguer le verbe "feignasser"...

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