Être persuadé, à tort, que l'autre vous désire : savez-vous ce qu’est réellement l’érotomanie ?

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A LA FOLIE... PAS DU TOUT - Donnant lieu à bon nombre de fantasmes erronés, l'érotomanie se révèle un trouble psychique développant la conviction d'être aimé d'une personne, sur laquelle se fixe un délire passionnel qui ne connaît aucun apaisement. Un sexologue nous éclaire sur cette pathologie.

Non, l'érotomanie ne décrit pas, en dépit de sa jolie étymologie - du grec ancien, érôtomanía, soit "amour fou"-, un "romantique éperdu" ou un "obsédé sexuel joyeux qui ne pense qu'au sexe toute la journée". Rien de tout cela. Décrite pour la première fois en 1921 par Gaëtan de Clérambault, disséquée par le psychiatre Daniel Lagache (La Jalousie amoureuse, en 1947) et abordée notamment en littérature dans Lettre d’une inconnue de Stefan Zweig, cette maladie psychiatrique grave, de la famille des troubles délirants, correspond en réalité à l’illusion délirante d’être aimée par quelqu'un qui, en réalité, ne vous aime pas. Avec des réflexions aberrantes du genre : "Il fronce les sourcils quand je lui parle ? Il me fait secrètement comprendre qu’il m’aime".


"Selon les études, l’érotomane est plus souvent une femme qu’un homme et va construire son délire en interprétant tout signe qu’elle croit déceler chez la personne aimée, confirme le sexologue Patrick Papazian, sollicité par LCI. Ce délire se nourrit d'interprétations erronées, grandit et devient hermétique à l’avis des autres, même aux proches qui ne peuvent raisonner l'érotomane tant il sait, en son for intérieur, qu'il vit une merveilleuse histoire d’amour que personne ne peut comprendre."

L’érotomanie, chacun peut en faire l’expérience a minima.Patrick Papazian, sexologue

Un trouble psychique pouvant clairement être associé à d’autres maladies psychiatriques, comme la schizophrénie ou les troubles bipolaires, qui se décline chez celle ou celui qui souffre en phases caractéristiques : "Il y a tout d'abord l’espoir qui peut durer plusieurs années, où l'érotomane pense que la personne objet du délire va sans doute se déclarer et attend le bon moment. Puis, vient le dépit, lorsque l'érotomane comprend que les sentiments ne sont pas réciproques et développe une dépression (c’est sans doute l’extrême limite pour la prendre en charge et essayer de lui faire prendre conscience de son trouble). Et enfin, la phase de rancune : l’érotomane se montre agressif avec la personne convoitée, et/ou son entourage, allant même parfois jusqu’au meurtre ! À cette phase, l’érotomane est difficilement accessible à des soins et une hospitalisation, parfois prolongée, est souvent nécessaire." 

Une pathologie rare

L'érotomane vit alors l'amour comme une dépossession, la tête pleine de chimères, les yeux éblouis d'illusions. Mais qui peut prétendre ne pas avoir ces fins de non-recevoir ?  "L’érotomanie, chacun peut en faire l’expérience a minima. Qui n’a pas connu, notamment pendant son adolescence ou plus tard, une attirance amoureuse pour une personne en croyant sincèrement qu’elle partage ce sentiment alors qu’il n’en est rien ? Ces petits chagrins d’amour, ce sont les étincelles qui peuvent déclencher, chez de rares personnes, le brasier de l’érotomanie. Dans la majorité des cas, mes patients rapportent des "craintes" d’être érotomane. Un chagrin d’amour, comprendre que l’autre ne vous aime pas, ce n’est pas de l’érotomanie."


Certes, mais comment germe cette pathologie dans un esprit humain ? "Il faut aller chercher les origines dans les racines affectives de la personne, dans son enfance et son apprentissage du sentiment amoureux. Une carence en amour reçu de la mère ou du père ferait le lit de l’érotomanie. Mais ce ne sont que des hypothèses. Comme c'est un délire, si la personne convoitée dit clairement qu’elle n’est pas intéressée, cette déclaration est ré-interprétée comme une marque de pudeur ou d’incapacité à avouer ses sentiments profonds, ou comme un jeu amoureux."


Reste que les vrais érotomanes se révèlent heureusement fort rares. Le sexologue se souvient d’une patiente hospitalisée en psychiatrie ayant développé un authentique délire érotomane sur la personne de…Jacques Chirac : "La femme guettait les interventions télévisées de l'ancien président avec gourmandise, persuadée que ses déclarations comportaient des mots d’amour secrètement dissimulés. Et, jeune externe en médecine, je la revois, au moment de la surprenante dissolution de l’Assemblée nationale en 1997, me dire droit dans les yeux : "ll ne sait plus quoi faire pour attirer mon attention". 

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