Et si être trop intelligent empêchait d’être heureux ?

Et si être trop intelligent empêchait d’être heureux ?

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Q.I. - Ne vous fiez pas aux apparences : "être intelligent" ne rime pas forcément avec "être heureux". Ceux que l'on appelle les "adultes surdoués" jouissent de leurs forces autant qu’ils en souffrent. Une complexité qu'il ne faut pas assimiler à une psycho-pathologie et qui gagne à être accompagnée.

"Plus j’avance vers moi, plus je me sens seul". Cette phrase de Françoise Dolto résume exactement la tourmente existentielle dans laquelle sont plongés ceux que l'on appelle les "adultes surdoués". En France, ils seraient 1,2 million avec un QI supérieur à 130. Ce qui les caractérise ? Un gros Q.I., certes, mais surtout une aptitude à se démarquer de manière significative, une capacité aiguë d'observation, une empathie, une autonomie, une rapidité extrêmes : "Les adultes surdoués ont un cerveau qui fonctionne à plein régime, assure Jeanne Siaud-Facchin, psychologue praticienne, auteure de "Trop intelligent pour être heureux ? L’adulte surdoué". Chez le surdoué, penser, c’est vivre. Il n’a pas le choix. Il ne peut arrêter cette pensée puissante, incessante qui, sans relâche, scrute, analyse, intègre, associe, anticipe, imagine, met en perspective… Aucune pause. Jamais. Alors, il pense sur tout, tout le temps, intensément. Avec tous ses sens en alerte."


Oubliez donc le cliché du génie à lunettes qui sait résoudre une équation mathématique capillotractée plus fort que MacGyver. Le cas de l'adulte surdoué est infiniment plus complexe.

La sensation d'être martien dans un monde superficiel

Prenez l'image du petit vélo qui tourne sans cesse dans la tête. Ou alors imaginez la page d'un site Internet avec des hyperliens sur tous les mots et vous aurez une idée sommaire de ce qui se trame chez les adultes surdoués. 


En d'autres termes, l'adulte surdoué, très clairvoyant et perfectionniste, en proie au doute permanent, se pose sans cesse des questions et, faute de trouver des réponses satisfaisantes, se révèle déçu par la superficialité de ce monde, désespéré de ne pas y trouver ce qu'il y cherche. D'où une tristesse plus grande.

La personne surdouée remet en doute sa capacité à comprendre les autres, un questionnement sans fin : et si c’était moi le problème ?Monique de Kermadec

Faire un simple test de Q.I. ne suffit pas à répondre aux questionnements, aux attentes de l'adulte surdoué. C'est un indice, un chiffre, une mesure de l'intelligence cognitive, mais cette étape ne prend pas en compte la psychologie complexe ni le rapport sensible au monde.


Autre cliché à désamorcer : l'adulte surdoué n'est pas forcément un enfant précoce - la "douance" (le fait d'être surdoué) pouvant être reconnue bien plus tard et donc exister à l'état latent. Et du coup, chez l’adulte surdoué, qui n'a pas été détecté comme "enfant précoce", ce sentiment de différence peut s'avérer très diffus. 

Besoin d'un masque pour faire illusion

Pour Monique de Kermadec, psychologue clinicienne, "les adultes surdoués ne savent pas forcément mettre des mots sur ce qu'ils ressentent. Certains disent : je me sens martien (...) La rapidité et l’originalité de la pensée donnent lieu à des réponses immédiatement perçues comme étranges par les autres. Et face à cette réaction, la personne surdouée remet en doute sa capacité à comprendre les autres, un questionnement sans fin : et si c’était moi le problème ? En consultation, je peux recevoir des adultes, la cinquantaine, ayant brillamment réussi, qui ne sont pas heureux tout simplement parce qu’ils ont appliqué une recette qui leur a permis en apparence de réussir mais qu'ils se retrouvent dans un fonctionnement qui ne donne pas sens à leur vie. Ils ont respecté les codes, ont été récompensés pour les avoir bien appliqués et pourtant, ils reste pour eux un vide et une question : comment est-ce possible que dans cette vie il n’y ait rien de plus ? Un raisonnement qui survient plus tard, lorsque les rêves de réussite absolue ont été laissés de côté…"

L’important c’est que nous ayons la perception de comment nous pouvons apporter notre grain de sable à sa vie et à la vie des autresMonique de Kermadec, psychologue clinicienne

Face à ce sentiment d'étrangeté, l'adulte surdoué va chercher à être comme les autres, en quête d’un masque, d’une carapace pour faire illusion et à calquer sa pensée sur le plus grand nombre. En psychiatrie, on appelle ça "développer un faux-self", c’est-à-dire adopter une fausse identité pour se fondre dans la masse. Un effet caméléon souvent mal vécu : "Certains adultes surdoués, pas tous, ne savent plus qui ils sont aujourd’hui, assure la psychologue clinicienne. Et quand les autres leur renvoient du positif, cela ne peut pas les satisfaire puisque cela signifie que les autres ne les connaissent pas vraiment. Et l’on arrive au bout du processus d'adaptation voire de la sur-adaptation."


Pas de désir de manipulation chez l'adulte surdoué, juste le besoin d'offrir l’image que l’on attend de lui pour se connecter à l'autre. D'où la nécessité de reconnaître cette "douance", de l'accepter.

Bien vivre sa "douance"

Aussi, comment faire pour qu'un adulte surdoué sorte de cette hyper-conscience que sa vie repose sur une illusion morbide ? Selon Monique de Kermadec, trois questions se posent : "Demandez-vous quelles sont vos forces (il faut pour cela écouter ce que les autres disent de vous et écouter ce que l'on ressent dans son for-intérieur. Demandez-vous également ce qui vous fait plaisir, pour que le plaisir ne soit pas coupable, pour ne pas faire des choix en fonction de ce qui est bien ou de ce que les autres vous ont dit être bien. Et demandez-vous enfin ce qui a du sens et ce qui donne du sens à votre vie. On peut le faire à travers de tous les métiers. Quand vous êtes boulanger, vous nourrissez des personnes. Quand vous êtes philosophe, vous aidez les autres à penser. Quel que soit notre exercice professionnel, l’important c’est que vous ayez la perception de comment vous pouvez apporter votre grain de sable à votre vie et à la vie des autres." 


L’idée au fond pour échapper à cette "mélancolie du surdoué", c’est de cultiver sa singularité, de l'apprivoiser, de lui donner un sens et de ne surtout pas considérer sa sensibilité comme une faiblesse : pour être mieux avec les autres, il faut respecter son fonctionnement et ne pas se laisser enfermer dans les interprétations que l’on fait de vous. "Lorsqu’ils prennent conscience de leur altérité cognitive et qu’ils l’acceptent, les adultes surdoués passent généralement par une phase de reconstruction de leur personnalité et réalisent alors de grandes choses dans leur domaine de prédilection."

Pour aller plus loin sur le sujet, "L'Adulte surdoué, apprendre à faire simple quand on est compliqué" de Monique de Kermadec (Albin Michel) & "Trop intelligent pour être heureux ? L’adulte surdoué" de Jeanne Siaud-Facchin (Odile Michel).

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