Fausses victimes d'attentats, menteurs pathologiques : comment devient-on mythomane ?

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COMME ILS RESPIRENT - Une fausse victime présumée des attentats du 13-Novembre a été condamnée mardi à Paris à deux ans de prison, dont six mois ferme, pour "escroquerie" et "faux témoignage". Une manifestation de mythomanie propre à ceux racontant comme étant vraies des histoires imaginaires. Sans mesurer les effets dévastateurs de leurs mensonges.

Pendant deux ans, Alexandra D. s'est présentée comme la porte-parole des victimes des attaques des terrasses lors des attentats qui ont fait 130 morts et plus de 400 blessés à Paris le 13 novembre 2015, jusqu'à ce que son mensonge soit démasqué par des adhérents de l'association Life for Paris, après l'exhumation d'une interview que la trentenaire avait donnée le lendemain des attentats : face caméra, les yeux rougis, elle y expliquait être une habituée du Carillon, mais par chance ne pas y avoir été présente au moment de la fusillade.  


Cette jeune femme, qui a été condamnée mardi à deux ans de prison, dont six mois ferme, pour escroquerie et faux témoignage, a fait montre de mythomanie ("mythos", légende en grec, et "mania", folie en latin), ce désordre psychiatrique, déclinable à l'envi (névrose, psychose ou état limite), se traduisant par des troubles du comportement. Soit, selon l’aliéniste Ernest Dupré dans son traité intitulé "Pathologie de l’imagination et de l’émotivité" (1925), "une tendance constitutionnelle à l’altération de la vérité, à la fabulation, au mensonge et à la création de fables imaginaires". Preuve qu'être mythomane ne se résume pas à mentir ni à fabuler et peut générer des effets absolument dévastateurs pour les autres et pour soi-même. 

Vrai mensonge

Plusieurs causes peuvent être à l'origine de ces "mensonges pathologiques" : le besoin de compenser un sentiment de vide existentiel, l'exposition à des situations stressantes, à des traumatismes ou à des événements de vie insurmontables. Des souffrances qui peuvent amener certains à se fabriquer un autre soi : "Le mythomane ne supporte pas son identité, confirme à LCI Sylvie Natier-Duchamp, psychanalyste et psychologue clinicienne. Soit il commence par un petit mensonge auquel il croit, et qu'il va couvrir jusqu’au bout ; soit il s’invente une vie de héros pour sortir d'une condition modeste. J’ai le souvenir d’une patiente qui s’était créée de faux parents hyper fortunés et avait construit sa vie sur cette vision idyllique. Elle s’inventait des fables abracadabrantes mais n’était pas vraiment délirante : elle reconnaissait face à moi cette vie romancée. Pour le mythomane, une existence autre lui permet de fonctionner et d’être en contact avec l’autre car dans sa réalité, le contact avec cet autre n’est pas possible". Et la psychanalyste de citer la phrase du psychanalyste Octave Mannoni : "Je sais bien mais quand même". 

Être victime est une identité positive. La victimisation est valorisée dans la société actuelle, apporte des bénéfices, permet d’attirer l’attention sur soi. Ce qui va inciter les ados à entrer dans une forme de mythomanieSylvie Natier-Duchamp, psychanalyste et psychologue clinicienne

Dans la plupart des cas, sauf velléité vénale, le mythomane ment pour exister aux yeux de l’autre. Trois procédés pour cela : se montrer sous son plus beau jour, simuler une maladie dans l’intention de susciter de l’empathie ou encore se poser en victime. Selon le psychiatre Antoine Bessolo, "se faire passer pour une victime est une tendance certes naturelle mais qui a pu augmenter dans la société actuelle. L'idée que l’on fasse plus attention aux victimes, surtout dans certaines situations comme les attentats ou les victimes d’agressions sexuelles, est propice aux mythomanes, souligne-t-il. Comme il y a une prise de conscience à juste titre, il y a une amplification du message auprès de personnes qui vont s’identifier ou trouver un moyen de se rattacher à une réalité plus favorable pour eux."


Sylvie Natier-Duchamp confirme "une recherche d'identité positive aux yeux des autres" : "Être victime pour le mythomane est une identité positive. La victimisation est valorisée dans la société actuelle, apporte des bénéfices, permet d’attirer l’attention sur soi."

La mythomanie, récurrente pendant l'adolescence

Une question que l'on se pose souvent au sujet des mythomanes : est-ce qu'ils croient à leurs histoires inventées de toutes pièces ? "Absolument, assure la psychanalyste. Ils peinent à soutenir une parole vraie car toute parole vraie les renvoie à eux-même. Dans leur fuite en avant, dans leurs inventions, les mythomanes évitent le contact avec autrui." 


Rien à voir toutefois avec la schizophrénie qui tient du "délire" ("la mythomanie n'est pas un dédoublement de personnalité"). 


Dans un texte, Xavier Fiszbin, chercheur à l’Université Libre de Bruxelles, qualifie la mythomanie de trouble dans lequel un individu est tout entier absorbé, partout et toujours, par ses mensonges. Sans pouvoir toutefois se prononcer sur la conscience que le mythomane pourrait avoir de ses mensonges.

Les mythomanes sont des personnes malades qui ne font rien d’autre que de raconter des choses auxquelles ils croient, et qui parviennent à le faire croire aux autres, à leurs proches notamment.Serge Tisseron

Mais à partir de quand l'envie de se réfugier dans une vie de leurre peut-elle commencer ? Selon Béatrice Copper-Royer, psychologue clinicienne spécialisée dans l'enfance et l'adolescence, "le mensonge est lié au travail de l'imaginaire et au sentiment de toute-puissance chez l'enfant. A l'adolescence, le mensonge sert à préserver un espace de liberté, un espace loin des parents. Il faut s’inquiéter lorsque le mensonge devient trop fréquent et devient un système de vie. Plus un enfant est craintif face à l'autorité, plus il va avoir tendance à mentir."


Aussi, ce problème de mythomanie survient lorsque cette étape de la maturité psychique n’a pas été franchie et que cette tendance persiste au-delà de la petite enfance (6-7 ans, l’âge de "raison"). La mythomanie ne devient donc pathologique qu’après cette phase de maturation. "Quand les adolescents s’adonnent à la mythomanie, c’est pour attirer l’attention sur eux, ajoute Sylvie Natier-Duchamp. C’est pour se créer une identité et une histoire au sein d’un groupe auquel les ados veulent appartenir. Le paradoxe, c’est vouloir sortir du lot et être dans le groupe." 

Le mensonge est une prison

Aussi, comment peut-on vivre si longtemps, toutes ces années d'ahurissant déni et de délirante imposture ? Bien avant la fausse victime des attentats du Bataclan, d'autres faits divers éclairent des cas de mythomanie. En 2004, une jeune mère de 23 ans se disait victime d’une agression à caractère antisémite dans le RER, avant d’avouer que l’agression avait été inventée de toutes pièces et d’être condamnée pour “dénonciation de délit imaginaire” à 4 mois de prison avec sursis et d’une mise à l’épreuve de deux ans avec obligation de soins. 


Jean-Claude Romand avait, lui, inventé cette vie insensée de faux médecin de l'OMS alors qu'il avait raté ses études sans rien dire à ses proches. Craignant d’être découvert, il tue sa femme, ses enfants et ses parents en janvier 1993 avant de tenter de se suicider. Il sera condamné en juillet 1996 à la réclusion criminelle à perpétuité. Lors d’une ultime tentative pour lui faire préciser les circonstances de ses crimes, il  rétorqua : "La vérité est dans les cœurs et non pas dans les faits." Une phrase qui dit tout de la condition du mythomane.   

Le fait-divers arrête les mythomanes : ils vont trouver un prétexte pour se faire coincerSylvie Natier-Duchamp, psychanalyste et psychologue clinicienne

C'est la preuve, selon Sylvie Natier-Duchamp, que "le mythomane ne revient jamais au réel, c’est leur vie comme ils l’ont inventée. Tout est expliqué par le sujet sur lui-même, par lui-même. C’est comme le pervers, à un moment donné, il faut que le mythomane se fasse prendre, il faut que ça s’arrête. Le fait divers arrête les mythomanes : ils vont trouver un prétexte pour se faire coincer."  

Aussi, que faire pour protéger un mythomane ? "Il faut un accompagnement délicat de psychothérapie, une bonne alliance entre la confiance envers un thérapeute et la prise de conscience dudit mythomane",  estime le psychiatre Antoine Bessolo. "La confrontation au réel déclenche cette prise de conscience, comme la condamnation judiciaire. Parfois, cela arrive, les gens s’en rendent compte par eux-mêmes. Même partiellement. Et alors ils demandent de l'aide. Si cela va plus loin, le traitement de la dépression peut être nécessaire. Le risque suicidaire reste élevé, de même que les dérives dans les addictions."      

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