Game of Thrones : pourquoi se faire spoiler nous rend fous

Psycho
SPOILER, C'EST TROMPER - Se faire "divulgâcher" le suspense du dernier "Avengers" ou de la dernière saison de "Game of Thrones" peut donner lieu à des comportements aberrants, voire même chez certains à des envies de meurtre. Comment expliquer des sentiments aussi extrêmes ?

Rien n'est plus jouissif que d'attendre et de découvrir enfin le nouvel épisode ou le nouveau film longtemps fantasmé de sa série ou de sa saga préférée. Mais gare aux trolls qui prennent leur pied et tuent le suspense en vous le spoilant (ou en le "divulgâchant" si on choisit la traduction française de ce terme qui vient d'entrer dans le Larousse). Car ces révélations peuvent métamorphoser des femmes et des hommes comme vous et moi, a priori accordés avec l'existence, vaccinés, majeurs... en psychopathes du "spoiler".

Soyons clairs : le "spoiler" a tous les atours du "coupe-jouir". Selon le psychologue Samuel Dock, "il bride tout simplement l'investissement du spectateur dans l'histoire" : "On peut émotionnellement investir une série à condition de ne pas savoir ce qui va se produire. On a le plaisir de découvrir une narration qui se fait devant nos yeux. Si on sait ce qui va se produire, cet investissement psychique vient brusquement être interrompu. Notre imagination est prise à défaut, altérée par le surgissement du réel."

Le spoiler tue notre attente, c'est une mise à mort du récitSamuel Dock, psychologue

Selon l’écrivain Paul Vacca, les réseaux sociaux et les forums ont donné une caisse de résonance monstrueuse aux rois du spoiler, en développant "les deux dimensions de valorisation" qui y ont cours : "celle du plaisir narcissique de montrer que l’on consomme avant les autres une série tendance et celle liée au doux plaisir de nuire aux autres (la joie que l’on éprouve au malheur d’autrui)." D'où l'émergence de sites fort connus des amateurs comme Odieux-connard.com, Fin-du-film.com ou Onspoil.com où l'on "spoile" sans entrave...


Le psychologue Samuel Dock va plus loin et perçoit même une forme de jouissance chez celui qui "spoile" : "Quand un autre réussit à nous spoiler, il prend le pouvoir d'altérer notre rapport à l'œuvre. On ne peut alors plus s'abandonner et c'est une trahison que provoque ce spoiler. On est dans la perte d'une spontanéité, d'un état de légèreté, comme dépossédé." Une obsession qui nous rend tous paranos : "Avec les réseaux sociaux, tout le monde devient potentiellement source de spoils", constate Jean-Jacky Goldberg, journaliste aux Inrocks. "Le 'danger' peut venir de partout, ça hystérise la machine à opinions et les critiques sont obligés de se plier à la règle pour ne pas froisser les lecteurs." 

Ajoutons que les temps ont changé et que notre consommation des images n'est plus du tout la même. Impossible à l'époque d'avant-Internet de "spoiler" les dénouements inattendus de Se7en de David Fincher, Sixième Sens de M. Night Shyamalan ou encore Psychose d'Alfred Hitchcock le jour même de leur sortie dans les salles de cinéma. Désormais, c'est la course. Les épisodes de Game of Thrones passant à trois heures du matin dans la nuit du dimanche au lundi sur OCS, il paraît bien difficile de garder tout le mystère le lendemain matin. Les aficionados ne peuvent pas se permettre d'attendre : "Pour Game of Thrones, c'est un épisode par semaine et donc pendant toute la semaine, on attend les fameuses révélations, on a plaisir à être dans cette suspension d'une temporalité", remarque notre psychologue. "L'intérêt de la série repose sur cette adrénaline, sur cette excitation de la découverte."

"Spoiler without context"

De nos jours, "spoiler" est en passe de devenir un crime de lèse-majesté, à l'instar de ce footballeur américain qui a twitté la fin de la saga Avengers et dont des fans ont réclamé le licenciement. Un cas de figure qu'aux Etats-Unis, on appelle volontiers "l'overreaction". Selon Samuel Dock, "apprendre froidement par les réseaux sociaux qu'il y a telle ou telle mort dans Game of Thrones ou Avengers, c'est tragique pour le fan : il n'y a plus aucune mise en scène, aucune photographie, aucune lumière, aucun jeu d'acteur, aucun déroulement temporel qui compte. Plus rien n'est amené, au fond." Un constat que dresse également le journaliste Jean-Jacky Goldberg : "Il en découle un rapport, à mon sens malsain, à la fiction, qui s’est accentué avec l’avènement des séries : la focalisation sur l’histoire, au détriment de tout le reste. Une fois qu’on a spoilé, on n’a en fait rien dit sur le récit, la mise en scène, l’atmosphère." Et le psychologue de conclure : "Le spoiler tue notre attente, c'est une mise à mort du récit."


Ainsi, afin de lutter contre ce "spoiling intempestif" que nous imposent les réseaux sociaux, certains filtrent les hashtags les plus problématiques, sollicitent des plugins pour navigateurs comme GameofSpoils ou encore ShutUp. D'autres s'organisent, comme ceux qui aimeraient parler du film vu, sans gêner la tranquillité de ceux qui ne l'ont pas encore regardé et qui usent de cette technique des "rébus" ou "spoiler without context", c'est-à-dire choisir des images totalement hors contexte, mais qui ont un sens pour ceux qui ont vu le film :

Subsiste une question pour éviter les comportements aberrants liés aux séries à spoilers : pourquoi, face à la surenchère, à cette inflation nous rendant tous paranos, ne pas arrêter les séries overdosées aux spoilers, et donc inverser la tendance ? Soit, selon Paul Vacca, envisager un retour à la bonne vieille série comme Columbo, "en déplaçant l’intérêt pour la découverte du coupable, du "qui" vers le "comment" de l’enquête". Une idée à contre-courant, il est vrai. Mais on peut aussi faire plus simple pour éviter tout "spoiler" : se responsabiliser et préserver notre santé mentale en s'imposant comme disciple d'éviter drastiquement les réseaux sociaux les lendemains de diffusion...

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