Gêne, compassion, indifférence… Pourquoi nos réactions sont-elles si différentes face aux SDF ?

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AMBIVALENCE - Les SDF sont de plus en plus nombreux en France. Face à eux, certains peuvent ressentir de l'embarras, de la compassion, de la culpabilité... Mais comment expliquer des réactions aussi extrêmes ? Un sociologue et un documentariste nous répondent.

Emmanuel Macron s'était engagé à atteindre l'objectif "zéro SDF" à la fin de l'année 2017, mais en 2019, la France peine plus que jamais à régler le problème des sans-abri. Selon un rapport de l'Atelier parisien d'urbanisme (Apur) publié en octobre dernier, 3.035 sans-abri errent dans les rues de la capitale. La dernière enquête de l'Insee, publiée en 2012, évaluait le nombre de personnes à la rue dans le pays à 140.000, notant une progression de 50% depuis 2001. Des chiffres qui ont continué à progresser depuis selon la Fondation Abbé Pierre.

Face à ces sans domicile, chaque être humain réagit en fonction de sa sensibilité. Devant un SDF quêtant dans la rue, dans le métro ou devant un supermarché, on peut ainsi éprouver des sentiments antagonistes. "Je ne supporte plus de prendre le métro de peur de croiser un clochard faisant la manche, je ne peux soutenir son regard et ça me fait honte", nous confesse ainsi Charlotte, 27 ans. À l'inverse, Virginie, 38 ans, donne toujours "par principe". 

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Peur de regarder les hommes tomber

Pourquoi les SDF peuvent-ils embarrasser, voire effrayer ? "Quand vous regardez les études d’opinion, vous constatez chez les gens une vraie crainte de devenir SDF, souligne auprès de LCI le sociologue Jean Viard. La personne en difficulté incarne votre avenir, et cet avenir-là vous terrorise. Pourtant, dans la vraie vie, il n’y a aucune chance que vous deveniez SDF tant celui qui dort dans la rue a perdu toutes ses affiliations (plus de travail, plus de maison, plus de conjoint, plus de famille, plus droit aux aides sociales) ; il est esseulé, déshabillé de tout. Plus secrètement, c'est l’angoisse de notre propre déchéance qui s'exprime, soit le propre de toute existence qui commence par une naissance et s’achève par la mort. Or, la bataille dans notre société, c’est de tout mettre en branle pour retarder l’échéance de cette déchéance. Comme de l’autodéfense pour se défendre".

Loin de la peur, qu’est-ce qui explique le contraire, soit l’élan compassionnel ? "Avant, des gens consacraient leur vie entière à la compassion, selon la vieille parabole catholique voulant que l’on laisse une place à la table pour le pauvre de passage. Aujourd’hui, c’est plus variable et il arrive que certains deviennent à un moment de leur vie des fanatiques de la compassion. Ils prêtent main forte pendant trois quatre ans aux "Restos du Cœur" avec une extrême intensité, puis les vicissitudes de la vie font qu’ils changent."

Aujourd'hui, on voit des femmes seules, des familles de migrants dans la rue… Des gens qui nous disent par leur présence que notre société ne marche pas bien.- Jean Viard, sociologue

Que l’on soit pingre ou généreux, s’agit-il d’une question de classe sociale ? "Les classes populaires sont celles qui donnent le plus, elles sont plus enclines à la solidarité, à la vie en groupe", assure le sociologue. Et quid de l’éducation ? Jean Viard prend l’exemple de l'agriculteur Cédric Herrou, arrêté pour avoir aidé plus de 250 migrants de passage à la frontière franco-italienne : "Chez lui, ce n’est pas tant un acte politique qu’une affaire d’éducation. Ce besoin de défendre ceux qui sont en difficulté vient de ses propres parents et il ne comprend pas pourquoi il est hors-la-loi, se définissant comme un homme de compassion."

Autre situation : il arrive dans la même journée de donner à un SDF et pas à un autre. Dans ce cas, plusieurs paramètres entrent en jeu, selon le sociologue : "L’humeur de la journée, bien sûr, mais il y a aussi le lieu qui entre en ligne de compte. Les SDF astucieux se mettent à côté d’un endroit où le quidam a de la monnaie dans la poche (boulangerie, parcmètre…). C’est comme dans tous les métiers, il y a aussi une tactique chez celui qui quête". "L’être humain, poursuit-il, peut aussi percevoir le SDF comme quelqu’un profitant de notre charité et l’on pense alors que pour une partie d'entre eux, c’est un système. Ça peut donner le sentiment d’un "bon, ça va bien maintenant". D’où le fonctionnement de gens qui donnent une fois et peuvent se dire ensuite "chacun son tour"." 

Et comme une conséquence de notre "société politique", les plus indifférents rejetteront la faute "sur la mairie qui ne fait pas son travail", comme une façon de se mettre à distance.

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L’humain derrière le stéréotype

A bien y regarder, ces différentes manières de considérer les SDF évoluent en fonction de ce que l'on sait d'eux. Parfois, le regard change. Le réalisateur Claus Drexel l'a constaté en s'intéressant pendant un an à la situation des sans-abri pour réaliser le documentaire Au bord du monde, qui captait en 2013 des destins brisés sous les lumières de la mégapole et, à hauteur d'homme, rendait une humanité aux oubliés de la société, ennoblissant un réel tragique : "Très souvent, je voyais des reportages à la télévision sur les SDF à travers des travailleurs sociaux qui parlaient à leur place. Or, je voulais les entendre eux. Je partais de manière totalement naïve, me cantonnant au portrait-robot du SDF (soit un homme, isolé et déprimé, présentant des problèmes d'alcoolisme), et je pensais que le contact avec eux serait difficile. Sur le terrain, je me suis rendu compte de la réalité." 

Soit une représentation du SDF qui, aux antipodes du vieux clochard ("ce personnage de rue comme le pauvre au Moyen-Âge") a foncièrement changé ces dernières années : "Aujourd’hui, c’est différent, confirme le sociologue. On voit des femmes seules, des familles de migrants dans la rue… Des gens qui nous disent par leur présence que notre société ne marche pas bien." 

D’où un sentiment de culpabilité que l'on peut ressentir face à leur désarroi : "Pourquoi n’accueille-t-on pas le SDF d’en bas chez soi ? Pourquoi ne lui propose-t-on pas de manger, de prendre un bain, de se reposer etc. ? Si certains le font, comme des associations se chargent d’héberger des SDF 24h ou 48h, vous pouvez vous sentir coupable de laisser quelqu’un dans la rue pour filer au restaurant dépenser 60 euros. Vous êtes alors dans une position coupable, ambiguë, humaine."

Reste de manière générale une méconnaissance de l’humain derrière l’archétype, le stéréotype du mendiant : "Les gens qui  voient les SDF de loin pensent qu’il s’agit d’un problème de pauvreté, qu'ils ne font rien pour s'en sortir... Or, à la base, il y a ou bien un problème de santé mentale, une fracture dans la petite enfance ou bien une incapacité à rejoindre cette norme sociale, constate le documentariste qui, en réaction à ceux qui pensent que les sans-abris ne font rien pour s'en sortir, cite la réflexion d’une collégienne lors d’une projection de son documentaire : "Se retrouver à la rue étant déjà en soi une chute hyper-violente, comment peut-on faire l’effort de réintégrer la société sachant que l’on risque de tomber de nouveau ?" 

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