Soldats tombés en héros : pourquoi certains sont-ils prêts à donner leur vie pour les autres ?

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TOMBÉS POUR LA FRANCE - Les militaires d'élite Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, honorés ce mardi aux Invalides, ont sacrifié leur vie lors de l'opération de sauvetage d'otages au Burkina-Faso. Un acte héroïque qui rappelle à quel point choisir un métier à risque, et donc à haute conscience de la mort, tient de la vocation. Mais comment se détermine un tel choix chez un être humain ?

Une question revient toujours, comme un boomerang, lorsque nous assistons à un acte de bravoure extraordinaire : sommes-nous tous capables d'accomplir l'impensable, de défendre la veuve et l'orphelin, voire de mourir à la place d'un autre, à l'instar de ce cycliste qui avait tenté d’ouvrir la porte du camion lancé à pleine vitesse sur la promenade des Anglais à Nice le 14 juillet 2016 ? Ou de ces trois passagers américains ayant maîtrisé l’assaillant du Thalys, ou encore de Mamoudou Gassama, ce sans-papiers malien ayant sauvé un enfant accroché au balcon.


En prenant connaissance de ces actes extraordinaires, on serait tenté de penser qu'un "super-héros" sommeille en chacun de nous, comme l'atteste le surnom "Spiderman" attribué à Mamoudou Gassama. Selon le psychanalyste Markos Zafiropoulos, contacté par LCI, "Mamoudou Gassama, avec son acte consistant à sauver l’autre au risque de sa propre vie, est la définition même du héros. C'est aussi extraordinaire d'un point de vue social de voir un sans-papier s’extraire de sa position de marginal de la société pour grimper et sauver un enfant. A bien des égards, nous devenons tous des héros ordinaires lorsque nous affrontons plus grand que nous". Mais, comme nous le confie le psychanalyste Frédéric Vincent, les réactions émotionnelles et comportementales de chacun restent quand même très différentes face à une situation à risque, entre fuite, sidération, passivité (ceux qui filment avec le smartphone, par exemple) et action : "Nous sommes tous capables de nous comporter comme des héros, mais certains sont inconsciemment plus préparés que d’autres, en fonction de leur expérience de vie". 

Aussi, s'il existe bien des actes de bravoure inattendus par lesquels des personnes se révèlent capables de tout, certains font leur métier de cette mise en danger permanente, sachant pertinemment qu'en s'engageant dans ce corps de métier, ils risquent la mort, quitte à fragiliser leur famille, leurs proches. On appelle cela une "vocation", et l'on pense évidemment à celles et ceux qui sont décédés en l'exerçant, comme le militaire Alain Bertoncello, tué avec son collègue Cédric de Pierrepont dans l’opération de libération des otages Patrick Picque et Laurent Lassimouillas qui, comme le dit si justement sa compagne, "a donné sa vie pour la France, pour nous". Son frère le compare à un “Avenger”. Un héros, donc. Et comme disait le neuro-psychiatre Boris Cyrulnik dans son livre Ivres paradis, bonheurs théoriques, "les héros acceptent de tuer et d'être tués. Leur mort devient la preuve de leur engagement héroïque." 

Figures héroïques, chœur tragique

Spécialisées dans la libération d'otages et le contre-terrorisme, les "forces spéciales" font partie de ces héros de l'ombre qui opèrent dans des zones ultrasensibles toujours dans le plus grand secret. On le sait peu mais depuis 2003, 29 membres de nos "forces spéciales" sont décédés dans tous théâtres d'opérations confondus. Un choix de métier mû par une notion sacrificielle. Mais qu'est-ce qui fait dire à un être humain, au-delà de la simple compassion, qu'il est prêt à remplir son sacerdoce, à sacrifier sa vie pour défendre celles des autres ? 


Plusieurs facteurs entrent en jeu, selon le psychiatre Jérôme Palazzolo : "Déjà, il y a une question d’éducation et de mythe familial : on est souvent policier, militaire ou pompier de père en fils-fille. Cela fait partie de ce que l’on pourrait appeler les valeurs familiales, nous dit-il. Ensuite, il y a une question d’histoire personnelle : on a pu être sauvé ou avoir un proche sauvé quand on était soi-même enfant, et vouloir devenir sauveur à son tour. Il y a une question culturelle aussi : on a pu vouloir devenir urgentiste en regardant Urgences, vouloir devenir militaire en regardant Rambo… C’est ce qu’en psychologie on appelle l’apprentissage social. Enfin - et c'est peut-être le principal -, il y a une question d’estime de soi et d’altruisme : on se sent bien en étant utile, ça donne un sens à sa vie d’offrir un monde plus sûr à ses enfants."


De plus, selon le psychanalyste Markos Zafiropoulos, auteur des "Mythologiques de Lacan" (Eres), ces "héros ordinaires" vivent avec la conscience d'une morbidité : "Ces femmes et ces hommes qui agissent au nom de la France, comme les militaires, ont intégré l’idée d’être morts pour répondre à un idéal plus grand qu’eux, soit la nation dans le cas des militaires. Ils savent pertinemment qu'ils peuvent mourir pour la France et sont déjà préparés à cette idée. Lorsqu’ils la rencontrent, c’est une réalisation de leur être. C'est comme l'idéal des samouraïs : au nom d’un idéal, ils ne sont rien, ils sont déjà morts. Inconsciemment, le sujet veut mourir, car la jouissance permet de faire descendre les tensions et la jouissance ultime, c’est de ne plus avoir de tension du tout. Une satisfaction dans la mort." 

Reste une question : comment naît en soi cette conscience d'être mortel ou de se battre pour un idéal ? "C’est très difficile de savoir comment certains en viennent à se considérer comme 'déjà morts', de telle manière à pouvoir être libres de leurs actes, répond Markos Zafiropoulos. Si vous passez votre vie à vous protéger de tout, vous aurez une petite vie de névrosé ordinaire. L’homme sait qu’il est mortel, chacun de nous le sait. Mais encore faut-il l’avoir intégré vraiment, y croire, pour pouvoir affronter les autres et développer un acte libre stupéfiant pour tous les autres. Tous les autres vivent avec des paravents, soit leur savoir, leur famille, leurs enfants, leur profession, leur argent… Dans ce schéma, un humain dénote, ayant acquis cette grande difficulté de la modernité consistant à penser que l’on est déjà mort."


Ainsi, après avoir accompli un acte héroïque, Mamoudou Gassama a été intégré au corps des pompiers, "héros modestes qui répondent pleinement à la définition du héros" selon le psychanalyste. "Les pompiers sauvent des vies et en cela sont des héros. Toutefois, ce ne sont pas les mêmes héros que les militaires : le pompier se définit plus volontiers par rapport aux flammes, les militaires par la patrie. Regardez le gendarme Arnaud Beltrame, un héros qui a littéralement pris la place des otages dans la mort. Pour lui, sauver l'autre dans ce cas, comme pour les militaires d'élite Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, c’est sauver la France. Soit mourir pour la patrie, comme fils de la patrie". Soit différentes formes d'héroïsme, où chacun a sa raison de se comporter en grand homme. Héros pour un jour comme pour l'éternité.

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