"Je culpabilise quand je ne sors pas" : peut-on en finir avec  la "dictature de l’enjoyment", cette obligation de faire la fête ?

"Je culpabilise quand je ne sors pas" : peut-on en finir avec la "dictature de l’enjoyment", cette obligation de faire la fête ?

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NUITS DE FOLIE - Dans une société 2.0 en quête d'intensité, nombreux sont ceux qui tendent à confondre le plaisir de la fête et l'obligation de la faire "pour être cool". Une "dictature de l'enjoyment" qui pose une foultitude de questions.

Faites la fête, c’est un ordre ! Cette injonction à jouer les "teufeuses" invétérées cools et branchées, Emma, jeune Parisienne de 26 ans, la reconnaît pleinement : "Si je ne sors pas le vendredi soir, je déprime." Elle est ni plus ni moins, comme beaucoup de garçons et filles de son âge, qu'une victime consentante de l’injonction à faire la fête. Une dictature de l’enjoyement qui oblige chacun à toujours profiter au maximum, quitte à aller contre sa nature et son envie réelle. Au risque d'être totalement frustré.


Selon Olivier Remaud, philosophe et directeur d'études à l'EHESS (École des hautes études en sciences sociales), cette "injonction à faire la fête" peut chez certains être assimilée à une "bulle qu’on espère joyeuse et qu'on rend excessive, pour s’extraire d’un ensemble qu’on considère comme gris, routinier". Une "autocontrainte", une "intériorisation difficile des normes sociales" dont on pense qu’elles convergent toutes vers une ou deux soirées par semaine où chacun s’éclaterait à fond : "Peut-être que l’une des difficultés vient de là, nous explique Olivier Remaud. Les victimes de 'l'enjoyment à tout prix' se disent qu'elles doivent absolument sortir en fin de semaine, sinon elles ne peuvent pas sortir du tout."


D’où l’obsession du vendredi soir d'Emma : "Ce sentiment peut s’expliquer par l'impression du caractère unique, exceptionnel d’une fête le vendredi soir, qu’il faut absolument réussir. Un imaginaire qui est devenu plus important que celui du samedi soir, parce qu’il vient ponctuer une semaine trop lourde chez les jeunes adultes actifs." 

"C’est fou à quel point je culpabilise quand je ne sors pas. Du coup je m’oblige à sortir; c’est pourquoi je vis très mal le fait de rester chez moi seule." Emma, 26 ans

Et si Emma loupe le coche de la fête du vendredi soir ? Là voici engluée dans l'ennui fangeux d'un week-end sans éclat et un sentiment de culpabilité finit par se déployer : "C’est fou à quel point je culpabilise quand je ne sors pas, nous avoue-t-elle. Je vis très mal le fait de rester chez moi seule, et du coup, je m’oblige à sortir". La mélancolie morbide guetterait-elle les jeunes urbains ?

Quête perpétuelle d'intensité

A bien y regarder, cette injonction à faire la fête n’est pas tant une obligation qui vient du dehors, ni même une norme sociale qui s’impose, mais avant tout une exigence, un rituel qu'on s'impose à soi-même pour se sentir connectés. Pour Olivier Remaud, "ceux qui souffrent de cet enjoyment sont confrontés à un paradoxe : ils se sentent coupables de ne pas sortir faire la fête et en même temps coupables de se sentir bien s’ils étaient seuls. Cela vient souvent du fait qu'ils épousent des rythmes de vie qui ne libèrent pas suffisamment de possibilités. Si la fête de la semaine est mal vécue, c’est le signe qu’ils n’arrivent pas à sortir plus souvent, pas autant qu'ils aimeraient." Revoilà, donc, le grand problème de la solitude face à laquelle on ne sait que faire. "S’il n’y a qu’une soirée qui doit être intense et excessive, la solitude qui arrive durant le week-end ne vient pas comme antidote mais comme confirmation qu’il n’y a qu’un soir où l’on peut faire la fête. Une fête où l’on se rend compte que l’on a du mal à rencontrer des gens, à discuter vraiment avec eux. On réalise que quand on retrouve des amis, il y a tellement de monde qu’on ne les retrouve pas vraiment. Et la frustration est totale."

Jules, Parisien de 22 ans, se reconnaît lui-aussi dans cette dictature de l’enjoyment, y ajoutant même un jugement envers celui qui n'y cède pas : "Passer un week-end à rien faire, c’est affreux, j’ai l’impression que c’est ma seule déconnexion. J'ai besoin d'avoir cette réputation de fêtard vis-à-vis de mes potes. Et pour moi, une personne qui sort pas assez, je le considère vraiment comme un loser". Une question d'image de soi qui ne doit pas être déformée dans le groupe, donc. 

Victimes de la mode

Certes, le culte de la réputation n’est pas nouveau. Mais de toute évidence, les réseaux sociaux comme Instagram contribuent à intensifier un aspect visible de la représentation. En d'autres termes, il faut briller par sa présence, et non par son absence : "Aujourd’hui, il est probablement assez difficile d’acquérir une réputation en demeurant invisible, confirme Olivier Remaud. Depuis la nuit des temps, la bonne réputation de quelqu’un suppose une bonne action, artistique, sociale, politique, et le sens de cette action continue même lorsque la personne a disparu. Dans l’Antiquité, la réputation (Fama en latin), c'était le souvenir collectif d'une personne une fois qu'elle est morte. Les réseaux sociaux cultivent exactement l’inverse. Il n’y a de réputation qu’avec une visibilité immédiate."


"Les victimes de l'enjoyment pour l'enjoyment font partie de cette génération qui croit à la visibilité et après tout, pourquoi pas, il ne s’agit pas de les juger. Les difficultés naissent en revanche à partir du moment où l’on se dit que l’entretien de la réputation ne repose que sur une visibilité permanente, donnant lieu à ce sentiment de culpabilité étonnant. En d'autres termes, celui qui ne vient pas à la fête est celui qui manque au contrat de visibilité, dont la réputation va  donc tomber." 

Vers un retour de l'hédonisme ?

De quoi laisser craindre le pire pour la suite ? Olivier Remaud prend le contre-pied du catastrophisme lié aux effets pervers des réseaux sociaux : "N'oublions jamais que les réseaux sociaux évoluent, qu'ils vont évoluer. Pour la génération prochaine, de plus en plus de régimes de visibilité et d’invisibilité relationnels, ainsi que les usages des portables, des smartphones, vont être régulés, mixés, et la connexion/déconnexion va être mieux vécue en alternance. Assez mécaniquement, cela va créer une lassitude et ouvrir vers d’autres secteurs liés à cette quête d’intensité comme la solitude maîtrisée, le pas-de-côté, l'effacement discret du monde pour mieux y retourner."


Une tendance qui se confirme avec des internautes très addicts à leur e-réputation et en même temps pleinement conscients des abus, soucieux de ne pas finir comme des robots lobotomisés par leur double virtuel. Exactement comme ceux qui font la fête sans réellement faire la fête et qui, demain, l'envisageront sans doute moins comme une obligation de rituel social que comme pur hédonisme, afin de ressentir cette précieuse joie d'être réellement ensemble.

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