"L'art subtil de s'en foutre" : et si c'était ça, en fait, la clé du bonheur ?

"L'art subtil de s'en foutre" : et si c'était ça, en fait, la clé du bonheur ?

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DÉJÀ CULTE - Un livre de développement personnel pour ceux qui détestent le développement personnel. Il fallait y penser, Mark Manson l'a fait. Le résultat, hilarant dans sa manière de se moquer de toutes les injonctions contemporaines, cartonne partout dans le monde. Un panégyrique dopé au mauvais esprit qui, peut-être, raconte quelque chose de nous.

"Sois plus heureux. Sois en meilleure santé. Sois plus intelligent, plus rapide, plus riche, plus sexy, plus productif..." Que diable, sus aux injonctions positivistes ! Marre de la pensée positive, nous dit le blogueur Mark Manson dans son livre L'art subtil de s'en foutre (The Subtle Art of Not Giving a F*ck: A Counterintuitive Approach to Living a Good Life en anglais, traduit et publié en français par les Éditions Eyrolles), soucieux de nous rappeler à une heure d'ultra-performances que "parfois, tout va de travers, et il faut faire avec." Difficile de ne pas avoir croisé cet été ce livre au titre provocant sur les serviettes de plage. Et pour cause, sa lecture constitue un véritable défouloir fustigeant les aspirations délirantes qui déforment notre perception du monde. 


Ce qu'il raconte en substance tient de l'évidence : en regardant en face nos peurs, nos défauts et nos incertitudes – en arrêtant de fuir et d'éviter –, nous pourrons trouver le courage et la confiance qui nous manquent tant. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, il ne s'agit pas d'une invitation à se foutre de tout et à jouer la carte de l'indifférence ou de l'a-quoi-bonisme - le livre se serait étouffé dans le cynisme - mais se foutre clairement, ouvertement, sans équivoque des choses superficielles et clinquantes qui polluent notre quotidien, a fortiori tous ces comptes Instagram où des influent.e.s publient des photos de leur séance de fitness ou partagent leurs photos de voyages à faire baver. Quid du hors-champ ? Quid des temps morts ?


Autre phénomène dont il importe de se foutre : l'auto-victimisation permanente sur les réseaux sociaux ("C’est même peut-être la première fois dans l’histoire que tous les groupes sociaux se sentent ainsi simultanément et injustement persécutés. Et ils n’oublient pas de surfer sur la vague de l’indignation morale qui va avec", écrit-il) masquant selon son auteur les vrais sujets prompts à indigner. Et surtout embrasser ses émotions négatives. Tout ça pour quoi ? Pour accepter que, non, nos vies n'ont rien d'exceptionnel. Et so what ?

Refus de "vie instagrammable"

L'art subtil de s'en foutre est ainsi devenu un livre-manifeste libérateur, reprenant le modèle de certains guides vaguement spiritualistes en vogue pour mieux le détourner par le prisme d'un humour qui fait mal et qui fait du bien. "Il y a aujourd’hui une pression à réussir sa vie", assure le sociologue Rémy Oudghiri qui a lu le livre-manifeste de Mark Manson. La pression qui s’exerçait jusqu’ici dans la sphère professionnelle s’est déportée dans la sphère privée. Une véritable injonction à "être bien" s’est emparée de beaucoup de gens. Réussir sa vie de famille, réussir à faire tout ce que l’on veut faire, réussir sa vie amoureuse, se trouver soi-même, vivre des passions, etc. Les réseaux sociaux et, singulièrement Instagram, jouent un rôle déterminant dans ces évolutions. Nombreux sont ceux qui rêvent d’une vie "instagrammable". C’est-à-dire une vie presque parfaite, où l’on est beau, heureux, en bonne santé, doué en amitié, etc. Le résultat, c’est que les gens sont moins heureux, se sentent plus seuls (22% des Français souffrent de solitude) et éprouvent une pression."

Le paradoxe de notre société c’est en voulant se faire du bien, on finit par se faire du mal.Rémy Oudghiri, sociologue

Un appel au détachement salutaire donc. "Il y a aujourd’hui une aspiration à plus de légèreté, à prendre de la distance, à la simplicité, résume le sociologue. Ce livre dit exactement cela : arrêtez de vous prendre la tête. C’est une critique de ce que deux auteurs suédois ont appelé le "syndrome du bien-être". Le paradoxe de notre société c’est en voulant se faire du bien, on finit par se faire du mal. Le livre L’art subtil de s’en foutre essaie de promouvoir une autre idée du bien-être : être bien, c’est arrêter de courir après un bonheur impossible, celui des stars ou d’Instagram. Accepter l’idée que la perfection n’est pas de ce monde. J’emprunterai une formule à Samuel Beckett, dans Cap au pire, pour résumer : "Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux." 


*L'art subtil de s'en foutre, de Mark Manson (traduit et publié en français par les Éditions Eyrolles)

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