L'attentat de Strasbourg, une manipulation anti-Gilets jaunes pour 10% des Français : pourquoi les théories du complot séduisent autant

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DÉCRYPTAGE – Une étude de l'Ifop pour la Fondation Jean Jaurès et l'observatoire Conspiracy Watch, publiée ce mercredi, montre que deux Français sur trois sont relativement hermétiques aux théories du complot. Une personne interrogée sur dix pense notamment que l'attentat du 11 décembre à Strasbourg était une "manipulation du gouvernement pour détourner l'attention" en plein mouvement des "gilets jaunes". Mais pourquoi les thèses conspirationnistes fascinent-elles autant ?

Les attentats contre le World Trade Center ont été fomentés par la CIA. Le sida a été inventé par les Etats-Unis (encore eux) pour combattre la révolution castriste. L’homme n’a pas marché sur la Lune, les séquences ont été tournées dans les studios que Stanley Kubrick avait construits pour "2001 l’Odyssée de l’espace". De toute façon, les gouvernements nous mentent. D’ailleurs, c’est une société secrète qui dirige le monde, les Illuminatis. Coïncidence ? Sans doute pas.

Les théories du complot, ces récits qui remettent en cause la version officielle – "On nous cache tout, on nous ment" -, existent depuis belle lurette. Mais la France n'a pris conscience de cela que très récemment. "C’est après les attentats contre Charlie Hebdo , en janvier 2015, qu’on a commencé à se poser la question de la crédulité collective dans notre pays", détaillait début 2016 pour LCI Gérald Bronner, professeur de sociologie, spécialiste des croyances collectives. A l’époque, alors que des mouvements de solidarité envahissent les rues, le Web, lui, est envahi de rumeurs. Des élèves racontent à leurs professeurs que les attaques sont l’œuvre du Mossad, des Juifs, des Francs-Maçons. Les médias relaient, un peu sidérés par le surgissement de ces théories, par les arguments développés et par leur ampleur. 


Quatre ans après, le complotisme, qu'il concerne les attentats ou autre, semble toujours bel et bien là. C'est ce que tend à démontrer une étude Ifop réalisée pour la fondation Jean Jaurès et de Conspiracy Watch qui, après une enquête aux enseignements similaires l'an dernier, confirme la fascination qu'exercent les théories du complot sur beaucoup de Français. Selon ses résultats, ils sont ainsi 10% à penser que l'attentat du 11 décembre à Strasbourg était une "manipulation du gouvernement pour détourner l'attention" en plein mouvement des "gilets jaunes". Invités à donner leur avis sur les théories les plus répandues, 43% des sondés croient que "le ministère de la Santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins". Plus que les 34% qui adhèrent à l'idée selon laquelle le décès de Lady Diana serait "un assassinat maquillé". Plus généralement, s'ils ne croient pas forcément à toutes les thèses complotistes qui leur ont été soumis, deux Français sur trois s'y montrent relativement hermétiques.

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Quand la théorie du complot sur Charlie Hebdo faisait fureur sur le net

Une opération séduction facilitée par Internet


"On aurait pu penser que la hausse du niveau d’études et l'accès à l’information avaient fait baisser ces rumeurs", remarquait Gérald Bronner. "Au contraire, elles prennent, depuis quelques années, une ampleur nouvelle, inquiétante." Les théories du complot attirent, fascinent par leur simplicité, leur anticonformisme, voire la transgression qu’elles incarnent face au pouvoir établi. L’opération séduction s’est en fait démultipliée avec Internet. "Avant, les théories du complot se diffusaient par le bouche-à-oreille", rappelait Gérald Bronner. "Mais ça se répandait très lentement, c'était peu argumenté – on se souvient de la théorie selon laquelle Marlboro finançait le Ku Klux Klan parce que leur logo ressemblait aux capuches du mouvement... On les écoutait donc sans trop y croire." Et surtout, le "marché de l’information" était gardé par quelques-uns, seuls considérés comme légitimes pour prendre la parole, tels que les journalistes, les institutions…

Internet a tout bouleversé. "Aujourd’hui, n’importe quel fait, aussi microscopique soit-il, peut faire l’objet d’une théorie du complot", insistait le professeur. "On produit davantage d’informations depuis 2000 qu'on n'en avait produites depuis Gutenberg." Du même coup, les théories se propagent très vite, et sont rapidement étayées de centaines d’arguments bidon qui, additionnés, donnent une impression de vérité.

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Théories du complot : une étude inquiétante

Les radicaux beaucoup plus portés à s'exprimer que les modérés

Et les tenants de "la vérité est ailleurs" sont partout. "Quand on tape "astrologie", "monstre du Loch Ness" ou "Crop Circle" dans un moteur de recherche, 70 % des sites qui apparaissent défendent une croyance", pointait Gérald Bronner. "Car les radicaux, les porteurs de croyance, sont toujours beaucoup plus motivés que nous pour défendre leurs positions. Ils ne cessent de s’exprimer, de 'troller', sur les réseaux sociaux. Cela crée une vraie domination intellectuelle aux arguments." Au final, cette profusion de sites partisans ne va pas vraiment toucher les personnes aux convictions fermes. Mais elle va infléchir les indécis. Le professeur observe d’ailleurs une nouvelle tendance, sorte de "métathéorie du complot", où les conspirationnistes rejoignent les anti-système et leurs sites de "réinformation". 

Car le hic est que ces théories ne sont pas juste une bonne blague. Les conséquences peuvent être bien "funestes", nous rappelait l'an dernier Rudy Reichstadt, fondateur de l’Observatoire du conspirationnisme. "Toutes les théories du complot ont un discours d’accusation, désignent un groupe ou un individu, comme les juifs, les Templiers, les lépreux, les Jésuites ou les Tutsis…" D'autres effets sont plus diffus : "Ces théories sapent les bases du système démocratique, en rendant fictif tout débat et en discréditant les politiques, qui seraient aux ordres d'un grand ordre mondial", expliquait Rudy Reichstadt. "Elles jouent aussi un rôle déterminant dans le processus de radicalisation." L'impact est également visible… sur la santé publique, selon Gérald Bronner : en l’an 2000, 9 % des citoyens se méfiaient des vaccins, suspectant les laboratoires pharmaceutiques de les inventer exclusivement pour dégager des profits. Dix ans plus tard, ils étaient 40 % à en être convaincus. 

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