L’œil du psy : pourquoi les Français aimaient autant Jacques Chirac

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La mort de Jacques Chirac

CHIRACMANIA – Jacques Chirac, décédé ce jeudi, était le président à la retraite préféré des Français. Un psychologue et un historien décryptent son parcours et les ressorts de son capital sympathie.

En dépit des hauts et des bas politiques, la popularité de Jacques Chirac est toujours restée intacte, et ce jusqu'à sa mort. En 2015 dans un sondage, les Français le jugeaient comme "le président le plus sympathique de la Ve République" (33%), loin devant François Mitterrand (21%) et le général de Gaulle (17%). Et en 2017, dix ans après son départ de l'Elysée, il occupait encore la 40e place du classement des personnalités préférées des Français du Journal du dimanche. L'ancien chef de l'Etat "aimait les Français, et les Français le lui rendaient bien", a affirmé ce jeudi son ancien secrétaire général de l'Elysée, le sénateur LR Philippe Bas.

Des propos qui se vérifient dans les témoignages publiés sur les réseaux sociaux ou dans les discussions avec nos proches. La mort de Jacques Chirac suscite émotion et nostalgie, renvoie à une époque révolue. "Qu'on l'aime ou pas, chaque personne établit un lien singulier avec ce président-là, analyse le psychologue Samuel Dock. Tout simplement parce qu'on a l’impression qu’il y a eu un avant et un après Chirac, notamment par rapport aux Sarkozy, Hollande et Macron qui lui ont succédé, en termes d’hystérie, de narcissisme… Chirac est clairement celui qui a le plus suscité la passion des Français, et ce pour une raison simple : il avait une figure 'grand-paternelle', propre à l'homme politique ayant arrêté la politique tout en conservant une forme d'autorité imposant le respect". Le psychologue poursuit en évoquant Françoise Dolto : "Pour elle, les grands-parents sont importants dans la vie d’un adolescent car ils sont hors de portée libidinale. En cela, Chirac avait une placidité n’attirant pas les projections, les identifications, mais un flegme naturel qui créait cet état d’acceptation. Ce n'était pas une figure sexualisée mais une figure familiale marquée par la neutralité, pas menaçante pour le sujet."

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Le chemin inverse du parcours politique lambda

Au-delà de cette dimension psychanalytique de "grand-père" de toute une génération, ceux qui ont grandi dans les années 80-90 n'ont pas pu oublier sa trajectoire, comète ayant commencé la politique en 1967 avant de quitter l’Elysée en 2007, ni les paradoxes de cet homme capable de faire montre d'une immense culture (sa fascination pour les arts asiatiques) comme de tutoyer le Français moyen.

"Les années 90 ont été déterminantes", souligne l'historien Jean-François Pradeau, également sollicité par LCI. "Au début de cette décennie, avec l’affaire Balladur, il est abandonné de tous et ce qui frappe, c’est à quel point il fait le chemin inverse du parcours politique, l’ascension puis la chute que l'on observe généralement. Lui, il a fait le contraire. C’est vraiment le reflet de sa campagne électorale de 1995 où il était moqué, passait pour le perdant et a fini triomphant." Une forme de panache qui ne laisse pas insensibles les Français.

Chirac était un épicurien, séducteur, toujours sincère dans ses enthousiasmes- Jean-François Pradeau, historien

Sans oublier sa phrase malheureuse sur la politique d'immigration française ("le bruit et l'odeur") à Orléans en 1991 : "A bien des niveaux, il est parti de l’abîme puis, par son appétit, son humour aussi, est remonté et toutes les affaires judiciaires qui pouvaient le couler ont disparu de façon hallucinante" : "Ce qui est fantastique, poursuit notre historien, c’est à quel point on a tout oublié. Parce qu’il était capable de mettre la main sur l’épaule, de claquer la bise, de tripoter tout le monde. Jamais Mitterrand n’aurait fait ça." On se souvient aussi que Jacques Chirac n'avait pas peur de se montrer faillible et pouvait perdre son sang froid, comme lors de sa fameuse altercation en Israël avec un responsable de la sécurité israélienne ("This is a provocation. Do you want me to go to my plane ?") qui est restée dans tous les esprits.

S'ajoutent à ce caractère explosif sa marionnette dans les Guignols de l'info psalmodiant le slogan "Mangez des pommes", son appétit pour la bonne chair, ou encore son image rurale en opposition à celle de son ennemi Balladur, qui contribuent largement à son capital sympathie. Un leurre pourtant, relève l'historien : "Il donnait l’impression d'un terrien laboureur de champ alors qu’il n’a jamais été provincial, c’est un Parisien pur jus ayant fait Sciences-Po. Il a juste réussi ce coup génial de se faire élire en Corrèze mais il n’y a pas souvent mis les pieds. En revanche, c'était un épicurien, séducteur, toujours sincère dans ses enthousiasmes."

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La ferveur incendiaire de la Coupe du monde 1998

La capacité de Jacques Chirac à draguer toutes les classes sociales, de manière fédératrice, a beaucoup joué, à plus forte raison pendant la Coupe du monde 1998, sorte d'apogée où il a fait l'unanimité auprès de l'opinion publique : "C'est vraiment l'événement décisif dans cette affection des Français", poursuit l'historien. "A la base, Chirac n’était pas du tout branché foot. En tant que maire de Paris, il devait aller au Parc des Princes mais en privé, il avouait ouvertement que ça ne l’intéressait pas. Or, cette année-là, il se prend complètement au jeu." Voyant peut-être dans cette équipe de France boudée par les médias avant même que le tournoi ne commence un écho à sa propre histoire. "Ce qui est drôle, c'est qu'il n'a pas peur du ridicule : il se plante au début sur le nom des joueurs, sur les matchs… mais se met à adopter un nouveau comportement, porté par l’enthousiasme - ce que les précédents chefs de l'Etat n’avaient jamais fait, il était l'antithèse de la froideur d'un Mitterrand. Surtout, on l'a vu dans les vestiaires embrassant tout le monde et sa notoriété affectueuse a été paroxystique."

Chirac avait vraiment la posture invraisemblable du mec qui se sort de tout. - Jean-François Pradeau, historien

Un événement lors duquel le côté "gaulois" de Jacques Chirac ressort : "Exactement comme sur cette fameuse photo où il passe au-dessus du tourniquet dans le métro parisien, ce Président passe outre bon nombre de règles protocolaires dans la tenue, dans l’endroit où il se rend, et il le fait de manière spontanée. Il est totalement à l’image de la ferveur qui embrase le pays à ce moment-là. Chirac se prend au jeu comme tant d'autres qui par le passé ne s'intéressaient pas au foot et qui s'y sont mis.  Il était alors le reflet d’un engouement populaire invraisemblable. A partir du quart de finale, le pays s’arrête de tourner pour suivre le match. Et Chirac fait de même."

Au final, ce qui a séduit les Français, c'est la figure hédoniste, gourmande, ravie de tout. Un homme revenu des enfers, que rien ne peut atteindre et qui en tire une ivresse contagieuse : "Chirac avait vraiment la posture invraisemblable du mec qui se sort de tout", estime l'historien. "Je ne vois pas d’autre grand homme politique en Europe ayant remonté une telle pente. Peut-être n’est-ce plus envisageable aujourd’hui". 

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