"Ligue du LOL" : comment la "tyrannie du cool" peut donner lieu à de telles dérives

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LOI DES CAÏDS - L'affaire de la "Ligue du LOL ", qui ébranle Twitter depuis ce week-end, raconte comment des utilisateurs populaires du réseau social, journalistes mais aussi professionnels de la com' ou de la pub, se sont mis à cyber-harceler des internautes, souvent d'autres journalistes et notamment des femmes, via leur groupe Facebook. Pourquoi et comment en vient-on à s'autoriser de tels comportements ? Un psychiatre, un psychologue et un sociologue nous répondent.

Depuis les révélations, vendredi soir, d'un article de Libération sur les campagnes de cyber-harcèlement menées par la "Ligue du LOL", les témoignages édifiants de victimes se multiplient sur les réseaux sociaux, comme ceux de Daria Marx, Florence Porcel ou encore Capucine Piot, qui ont dénoncé un calvaire de "plusieurs années". Impliqué dans ladite ligue, le journaliste Olivier Tesquet confesse qu'il s'agissait d'un 'boys' club' duquel il valait mieux être dedans que dehors", et une victime constate dans un tweet : "A l’époque, c’était la tyrannie du LOL dans la sphère journalistique, il n’y avait pas d’autorégulation". Une tyrannie du LOL ? Autrement dit du "cool". 


Rien d'étonnant à cette "coolitude 2.0" pour le sociologue Mehdi Moussaid, auteur de l'essai Fouloscopie, qui voit dans cette "Ligue" d'hommes blancs hétérosexuels un cas d’école de psychologie sociale, et en particulier d’une sous-discipline appelée dynamique de groupe, à l'instar de ces bandes s’adonnant à des violences physiques sur d’innocentes victimes. "Un groupe social correspond à un ensemble d’individus partageant une identité commune. Dans un tel groupe émergent des normes comportementales, implicitement induites par quelques individus 'leaders'. Dans le cas de la ligue du LOL, ce leadership correspond à la hiérarchie professionnelle des journalistes les plus populaires. Ce sont eux qui établissent les normes pour le groupe, souvent sans même s’en rendre compte. Soit, ici, celles du dénigrement, de la moquerie, du sexisme, du racisme." Un moyen, donc, "de cracher son fiel sans le filtre du convenable et de la bien-pensance", comme l’écrivent Pauline Escande-Gauquié et Bertrand Naivin dans leur ouvrage Monstres 2.0: L'autre visage des réseaux sociaux.

Lorsqu’on se moque de quelqu’un, on "détourne" l’attention de soi : pendant que tout le groupe juge un "bouc-émissaire", les membres dudit groupe sont à l’abri du regard des autresJérôme Palazzolo, psychiatre

Mais comment, pour certains membres de ce groupe, "être cool" a pu rimer avec humiliation de l'autre, voire cyber-harcèlement ? Pour le psychiatre Jérôme Palazzolo, "derrière son écran d’ordinateur ou derrière son portable, on ne se rend pas toujours compte des dégâts causés". "Le cyber-harcèlement, développe-t-il pour LCI, est souvent vu comme un jeu par les harceleurs, qui ne sont pas conscients du tort porté, des conséquences personnelles et/ou professionnelles pour la victime. Cette histoire rejoint la théorie de l’apprentissage social développée en psychologie par Albert Bandura : si un membre du groupe harcèle untel, c'est qu’il a certainement une bonne raison de le faire, donc les autres membres du groupe vont suivre cette voie..."


Selon le psychologue Samuel Dock, auteur de Nouveau malaise dans la civilisation, "Freud assurait dans Malaise dans la civilisation que la cohésion d’un groupe ne peut avoir lieu que dans la désignation d’un bouc émissaire : l’union des communistes ne tenait que dans la haine du bourgeois, le régime nazi dans la haine du Juif... Il y a toujours eu cette notion d’ennemi. La différence, c’est qu’ici la haine prend la forme du cool". Un "leurre", poursuit-il, "pour que les personnes appartenant au groupe puissent supporter consciemment le mal qu’elles font à l'autre, sans éprouver le moindre remords. Aussi badins qu’ils prétendaient l’être, il y avait dans cette Ligue une manière de porter atteinte aux personnes dans les fondations de leur identité pour en jouir. Or, dans la micro-société du cool qu'ils ont créée, ils ont oublié qu’ils restaient dans un Etat régi par des lois, qui est certes virtuel mais qui reste une extension de notre monde." Et Jérôme Palazzolo de poursuivre : "Lorsqu’on se moque de quelqu’un, on "détourne" l’attention de soi : pendant que tout le groupe juge un "bouc-émissaire", les membres dudit groupe sont à l’abri du regard des autres".

Exutoire 2.0

Le journaliste Vincent Glad, créateur de ce groupe, a publié sur Twitter un message d'excuses dans lequel il assure que la ligue du LOL était "l’équivalent d’une cour de récré", ses membres trouvant un exutoire de frustrations autant que la sensation d’être maîtres du monde : "Nous pensions que toute personne visible sur Internet (...) méritait d'être moquée", confesse-t-il, assurant ne pas avoir pris conscience que "cela pouvait devenir un enfer pour les personnes visées". Et d'ajouter : "Je voyais juste un grand bac à sable (...) dans laquelle rien n'avait de conséquence." Un "monstre" lui ayant totalement échappé, reconnaît-il. "On a tellement de mal à porter sa propre identité que l’on cherche une identité dans un groupe, fut-il destructeur, commente le psychologue Samuel Dock. A force d’être obsédé par son image, on ne sait plus être un individu." 

Le conformisme à un groupe comme la ligue du LOL permet de gravir les échelons sociaux en essayant de plaire aux autres membres et en particulier aux leadersMehdi Moussaid, sociologue

Des normes parfois immorales sont ainsi adoptées sans esprit critique : "Le conformisme à un groupe comme la ligue du LOL permet d’abord de ne pas se faire remarquer ou d'être exclu du groupe en contestant les normes en place, mais surtout il permet de gravir les échelons sociaux en essayant de plaire aux autres membres et en particulier aux leaders", note de son côté le sociologue Mehdi Moussaid. Pour montrer combien "la pression du conformisme peut être particulièrement forte", il prend l'exemple de plusieurs expériences : "Solomon Asch a montré en 1951 que des individus sont capables de rejeter une vérité évidente dans un test de perception visuel pour se conformer à l’avis de la majorité. Dans l’expérience de Stanford, un groupe de participants est capable des pires sévices psychologiques sur d’innocentes victimes pour se conformer à une norme sociale établie par l’expérimentateur. Bref, le cas de la ligue du LOL, n’a du point de vue de la psychologie sociale, rien d’étonnant."

Décompression cool

Reste à savoir pourquoi d'un point de vue psychologique la ligue du LOL a joui aussi longtemps d’une impunité, après l’affaire Mehdi Meklat, après #MeToo... Pour Samuel Dock, c'est notamment parce que "si une personne ayant appartenu au groupe dit aux autres membres 'Vous vous rendez compte de ce que vous êtes en train de faire ?', la personne s’affiche du côté des 'pas cool', et donc de ceux à qui l’on pourrait faire du mal. Cela rappelle à quel point affirmer sa différence dans un groupe reste difficile." Et ce à n'importe quel âge...

La planète crame mais tout reste cool derrière son écran. Samuel Dock, psychologue

N'est-ce pas aussi parce que le "cool" revendiqué par cette Ligue est une valeur qui a pignon sur rue dans notre société actuelle ? Samuel Dock cite l’essayiste Gilles Lipovetsky qui, dans son livre Les temps hyper-modernes (2004), parle de "décompression cool", soit le ressort d'une société marquée par la perte de ses grandes institutions collectives et l’émergence d'une culture "cool" des apports humains (hédonisme, liberté sexuelle...) : "On a désinvesti le politique, le religieux... pour une société de l’entertainment : tout doit être ludique, tout doit être dans le 'jeu' et dans le 'je'. La planète crame mais tout reste cool derrière son écran. Ces journalistes cools sont alors en phase avec leur temps. Cool veut aussi dire ne pas se prendre au sérieux. C’est donc fun de faire du mal à l’autre : on peut le blesser, on peut le pourrir."

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