Comment peut-on filmer un drame au lieu d'aider ceux qui en sont les victimes ?

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Explosion rue de Trévise à Paris

PAVLOVISME 2.0 - Le père de la touriste espagnole décédée pendant l’explosion qui s'est produite samedi rue de Trévise à Paris a dénoncé la passivité des témoins, assurant que "tout le monde était occupé à filmer" et que "personne" ne lui avait porté secours. Comment expliquer que le premier réflexe humain puisse être de filmer un drame et non d'aider ceux qui en sont les victimes ?

Serions-nous tous devenus lobotomisés par nos smartphones ? C'est ce que questionne en substance dans les colonnes du quotidien El Pais le père de la touriste espagnole décédée dans l’explosion samedi rue de Trévise à Paris, qui a fait quatre morts et une cinquantaine de blessés. Il y raconte que son gendre, présent dans la chambre au moment de l’explosion, a appelé au secours depuis la fenêtre de leur chambre mais que "tout le monde était occupé à filmer la scène avec son téléphone" et que "personne ne l’a aidée", incriminant ainsi l'attitude passive des témoins. 

Qu'ils soient ou non justifiés, les propos de ce père dans la douleur font écho à d'autres comportements dénoncés lors de faits divers. Comme en 2017, en Floride, lorsque des adolescents avaient filmé un homme en train de se noyer tout en se moquant de lui, ou encore en 2016, toujours aux Etats-Unis, avec la condamnation d'un homme à 30 jours de prison pour avoir assisté sans réagir, mais smartphone en main, à un accident de voiture impliquant deux adolescents. En Italie l'an dernier, c'est le selfie d'un homme devant des secouristes soignant une femme heurtée par un train qui avait fait scandale...

Alors, comment expliquer que certains cèdent au réflexe pavlovien de dégainer leur portable pour filmer une catastrophe plutôt que d’aider un être humain en danger de mort ? Sollicitées par LCI, les psychologues Elizabeth Rossé et Anne-Sophie Bazin voient dans ce recours au filmage "une réponse à la sidération par rapport à l’événement lui-même" : "Céder au réflexe de filmer la catastrophe, c’est tout simplement mettre un filtre entre la réalité et soi tant la réalité se révèle traumatique, violente, brutale". 

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"Un écran qui fait écran à l’autre"

Un réflexe de "défense de soi-même" qui rappelle aussi à quel point nous vivons dans une société des images, à laquelle tous les médias participent : "Les chaînes d’info, principalement alimentées par des images, sont en quête permanente de témoignages vidéo et donnent donc de la valeur à ce geste de captation", assurent de concert les deux psychologues. Dans cette volonté de filmer s'exprime selon elles une autre volonté, celle de diffuser son témoignage : "On peut imaginer que révéler ce que l’on a vu et ce à quoi on a assisté peut avoir une valeur dans cet univers virtuel." 

Une réflexion que nous confirme le thérapeute Alexis de Maudhuy : "Les gens veulent rarement prendre de risques physiques personnels - et ce n’est pas nouveau -, mais cela ne veut pas dire qu’ils ne veulent pas aider indirectement en filmant. En conservant des preuves, ils permettent de venir en aide a posteriori à la victime, à l’identification d'un coupable". Mais aussi, poursuit-il aussitôt, "ils peuvent faire du buzz sur les réseaux sociaux."

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Une "arme contre la sidération"

S'ajoute à cela une "déréalisation de la violence", décrivent Elizabeth Rossé et Anne-Sophie Bazin : "Il serait bien sûr terriblement réducteur d'affirmer qu'une personne utilisant fréquemment les jeux vidéo va forcément devenir quelqu’un de violent. En revanche, le fait d’être régulièrement confronté à des scènes de violence tend à banaliser celle-ci, de manière inconsciente, dans nos cerveaux, à nous rendre un peu indifférents à la souffrance de l’autre. Ainsi, lorsqu’un événement spectaculaire se produit dans le réel, au lieu de prendre la mesure de ce qui se passe, les gens réagissent un peu comme s'ils étaient devant un film." 

De quoi rappeler l'importance (écrasante) de tous ces outils de communication dans nos existences : "Nos smartphones sont devenus les objets centraux de nos vies, constatent les psychologues. Regardez, si vous vous sentez oppressé dans le métro parce qu'il y a trop de monde, vous prenez votre portable et vous jouez à Candy Crush pour vous sentir mieux. C’est sans doute ce qui explique pourquoi des gens peuvent avoir le réflexe de filmer face à un drame, comme s'ils restaient dans cet état de bulle protectrice. Le téléphone portable devient aujourd'hui une arme contre l’ennui, mais aussi contre la sidération." 

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