Le mythe du prince charmant dans les Disney a-t-il vraiment conditionné les adultes que nous sommes ?

Psycho

DÉSILLUSION - On s'en souvient, les dessins animés Disney ont tous célébré le mythe du prince charmant avec lequel l'héroïne a "vécu heureuse et eut beaucoup d'enfants". Mais si elle peut faire rêver pendant l'enfance, cette vision de l'amour fait-elle réellement du bien aux futures relations sentimentales ? Une psychologue nous éclaire.

Et s'il était temps de déconstruire le fameux mythe du prince charmant ? La question peut légitimement se poser en pleine ère post-#MeToo, où l'on brandit fièrement le combat contre un système d'oppression masculine et où l'on assiste au crépuscule du patriarcat. Force est de constater que les dessins animés Disney inspirés des contes pour enfants ne sont pas très "MeToo friendly" et n'échappent pas à la grille de lecture actuelle, portant au pinacle des valeurs heureusement caduques comme l’asservissement de cette chère Blanche Neige, "bonne-à-faire le ménage dès qu'elle arrive chez les nains", de cette chère Cendrillon, "attendant qu’un homme riche vienne la sauver", ou encore de cette chère petite sirène, prête à tout perdre - sa voix, sa famille - pour séduire un homme. 

Récemment, Keira Knightley révélait que sa fille avait interdiction de regarder ces productions pas très au fait de l'évolution sociétale. Très bien, mais a-t-elle foncièrement raison de penser qu'entendre Blanche Neige chanter "Un jour mon prince viendra" fait des ravages chez les jeunes enfants et menace les adultes qu'ils deviendront ? Geneviève Djénati, psychologue qui connaît bien les films d’animation pour avoir disséqué leurs codes dans plusieurs livres (Psychanalyse des dessins animés et Le prince charmant et le héros) invite à la nuance en pleine recrudescence du manichéisme  : "Dans les films d’animation Disney, le prince charmant recèle la même signification que la princesse pour l’enfant. Soit celle d'un avatar, d'un archétype (il est vrai, lisse) de l’amour. Au fond, le prince charmant reflète dans un dessin animé ce que les enfants ont dans leur tête, traduit l’idée qu’ils se font du sentiment amoureux de façon idéalisée. Ainsi, quand les contes se terminent par la sempiternelle phrase "ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants", cela correspond au désir de l'enfant, voulant que ce pur état amoureux dure le plus longtemps possible."

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Un archétype d'amour, une image d’Épinal

Alors que son mythe est bousculé par des productions récentes comme Raiponce ou La reine des neiges, où les héroïnes s’affranchissent du joug masculin, comment expliquer que le prince charmant ait si longtemps ressemblé à un stéréotype ambulant (blanc, riche etc.), décliné à l'envi dans La petite sirène, Cendrillon ou encore La belle au bois dormant ? Selon la psychologue, "cette image du prince charmant est liée à une époque, redevable à Walt Disney (le créateur, ndlr) qui, ayant eu une enfance malheureuse, a rêvé sa vie à travers ses dessins animés. Donc ces adaptations-là sont à son image. Cela n'empêche pas l'enfant, lorsqu'il les regarde, de retrouver à son tour ce qu’il ressent intérieurement en images, sur grand écran. Gardons vraiment à l’esprit que le prince charmant est une image d’Epinal qui parle à tous les enfants : chacun y met et y voit ce qu’il veut. D'autant que, si l’on se fie aux contes, le prince charmant tient compte de la personne qu’il aime, il la "renarcissise" et la réveille par un baiser, exactement comme dans La belle au bois dormant. Bien sûr, lorsque l’on devient adulte, cette image d’Epinal devient ridicule, poussiéreuse : qui, dans la vie réelle, s’imagine que les princes charmants avec une couronne, un sourire ultra-bright et un cheval blanc, existent dans la vie réelle ? Mais cette image-là aura répondu à des émotions d'enfant innocent."

On pourrait même aller plus loin, d'après la psychologue : "En réalité, le prince charmant n’est pas un homme mais bien une femme : c’est la mère. La représentation idéale du prince charmant pour une fille, c’est retrouver la fusion mère-fille, quand elles ne faisaient qu’un. Ensuite, selon Freud et son complexe d’œdipe, la fille rejette sa mère pour que son père devienne à son tour le prince charmant. Puis, la fille renonce à voir son père comme un prince charmant et trouve ailleurs la personne aimée avec laquelle elle ne fera qu’un. Un imaginaire que l’enfant fabrique quand il sort de ce complexe."

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Regard poétique de l'enfant

Proscrire à son enfant de regarder des dessins animés Disney sous prétexte qu’ils imposent le mythe du prince charmant dans les esprits peut finalement se révéler contre-productif, même aujourd'hui. En les écoutant, l’enfant se projette dans l’avenir de manière poétique et la dimension politique sur ces dessins animés ne peut réellement avoir lieu que plus tard, avec un point de vue critique nourri par le vécu, les rencontres... Un apprentissage nécessaire des choses de la vie qui nous rend tous moins innocents et donc moins dupes sur l'amour et ses (cruelles) illusions : "Les contes de Grimm et de Perrault se racontent aux enfants depuis des siècles, ils sont faits pour toute la famille et chacun comprend ce qu’il veut en fonction de son âge", poursuit la psychologue auprès de LCI. "Dès le départ, ces histoires permettaient de développer la part de rêve, nécessaire à chacun. Quand on interroge les garçons et les filles sur ce qu’ils retiennent des histoires de Perrault, de Grimm etc., les filles se souviennent de tout ce qui est affectif, de comment le prince arrive et leur dépose un baiser ; les garçons, eux, se rappellent de l’action, qu’ils ont coupé des branches, qu’ils ont fait des actes héroïques pour arriver jusqu’à la princesse. Mais il n'y a pas que ça, il y a aussi des garçons qui pensent aux bisous, des filles qui trouvent ça super bien que l'on se batte pour elles… Des nuances viennent, l’esprit critique se forme, la réflexion naît avec une confrontation progressive au réel."

D’où la nécessité de ne pas imposer son regard adulte sur les dessins animés qu’un enfant regarde. En d'autres termes, on peut le guider dans sa réflexion mais ne pas lui imposer ce qu’il doit penser : "Un enfant de 5 ans ne pourra pas entendre qu’un prince charmant ou une princesse, ce n’est pas bien. En lui, quelque chose d’autre se joue. Bien sûr, avec le recul, une fois devenu adulte, il trouvera ces dessins animés puérils, enfantins. Mais on ne peut se séparer que de ce qu’on a connu. Ceux qui n'ont pas connu cette part de rêve, ils la chercheront autrement une fois adultes, dans des substituts qui les feront soi-disant rêver et qui, je crois, les rendront malheureux voire dépressifs." 

Voilà pourquoi il faut rendre compte du pouvoir intemporel et enchanteur de ces contes, "en les envisageant dans un registre symbolique et non en les inscrivant dans une réalité" qui, de toute façon, confrontera un jour ou l'autre chacun aux cruelles illusions de l'amour et se chargera de faire comprendre assez tôt que les princes charmants n'existent pas...Tout comme les princesses, d'ailleurs ! 

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