Peut-être vous empêche-t-elle d’avancer : souffrez-vous de téléophobie ?

Psycho

AU JOUR LE JOUR - S’engager, planifier, faire des projets concrets vous donne des sueurs froides ? Vous êtes sans doute "téléophobe", une phobie qui serait on ne peut plus liée à notre société ultra-moderne. Un psychologue nous apporte son éclairage.

Non, être "téléophobe" ne signifie pas que vous ne supportez pas la télévision allumée tous les soirs, ni même que vous êtes rétif à telle ou telle émission. Ce mot savant, à placer pour briller dans les soirées de l'ambassadeur, signifie bien autre chose : il traduit l'angoisse de planifier, de prévoir, de s’engager, de se projeter. Un mal fort partagé et fort actuel si l'on en croit les confessions glanées sur différents forums de discussion du grand-tout numérique : "Je n'arrive pas à gérer mon temps car je ne sais pas planifier", assume cette internaute, quand un autre lui répond : "Je marche à l'envie, je vis à l'instant T et j'avoue vivre cette incapacité à anticiper vraiment très mal, tout comme mon entourage." 

De telles réactions angoissées sont on ne peut plus normales, mais quels ressorts psychologiques les expliquent ? Selon le psychologue Samuel Comblez, contacté par LCI, le grand méchant serait bel et bien notre société moderne, qui nous offre des quantités de choix gigantesques mais qui, paradoxalement, nous bloque, nous frustre : "S'engager, c'est choisir et renoncer aux options que nous ne choisissons pas... avec le risque de se tromper", remarque-t-il. "Si vous avez plusieurs chemins à prendre au milieu d'une forêt et que vous êtes perdu, il y a des chances que vous restiez immobile quelques instants avant de choisir votre voie car vous chercherez à savoir si c'est la meilleure..." Une très mauvaise idée pour peu qu'on ait vu Le projet Blair Witch... 

C’est la problématique de l’hyperchoix : que choisir dans cette infinité de possibilités qui évoluent tout le temps ? - Rémy Oudghiri, sociologue

Pour le sociologue Rémy Oudghiri, également contacté par LCI, cela va de pair avec la "plateformisation" des usages : "De plus en plus, on se tourne vers des plateformes pour faire nos choix de consommation ou de loisirs. Ces plateformes de réservation ou d’achat (qui vont de Booking à Foodora en passant par les sites de rencontres) nous proposent une multiplicité de choix. 

Or, cette multiplicité, qui devrait faire notre bonheur (on peut trouver ce qui nous correspond exactement), finit par nous stresser et par rendre le choix particulièrement douloureux". "D’autant, poursuit-il, qu’on ne sait pas exactement qui nous sommes. C’est la problématique de l’hyperchoix : que choisir dans cette infinité de possibilités qui évoluent tout le temps ? Car à l’abondance s’ajoute l’accélération du rythme de lancement des nouveautés. Non seulement il existe plein d’options possibles, mais celles-ci changent régulièrement (elles sont actualisées, améliorées, complétées, etc…)."

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Accepter la possibilité de l'échec

Autre facteur expliquant cette néo-phobie selon le psychologue, le manque de confiance en soi : "La compétition et l'obligation de réussir sans erreur s'avèrent très ancrées aujourd'hui". Et cette forme d'angoisse d'être exacerbée : "Ne rien faire, ne pas s'engager, c'est ne pas risquer de se confronter à l'échec". De plus, comme le note Samuel Comblez, "l'allongement de la vie fait que nous nous engageons pour des projets longs dans une société exigeante qui n'autorise pas l'erreur." D'où le fait que nous soyons tous des "téléophobes" patentés. 

Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.- Samuel Beckett dans "Cap au pire"

Que faire pour en sortir ? "Je conseille à mes patients de chercher à gagner le set avant de penser à gagner le match", confie le psychologue. "Le plus souvent, ils souhaitent que leur projet se réalise fidèlement selon le scénario qu'ils ont en tête et n'envisagent pas que des écarts puissent être possibles. Quand cela arrive (ou même face à l'idée que cela arrive), cela les fige et les empêche d'avancer. Ce qu'il faut alors, c'est penser sa vie par petites étapes et se confirmer que 'quel que soit le chemin pris, j'y arriverai'. Ce sont autant de bonnes façons de se réjouir de petites victoires constructives sans penser à la réussite finale qui étouffe et fige."

Ainsi, selon lui, "travailler la confiance en soi et la peur de l'échec se révèlent salvateurs" : "Il faut apprendre que l'échec n'est pas une fatalité ou un anéantissement de soi-même mais une étape de vie qui nous fait avancer. Il faut comprendre que la vie n'est pas une lutte ni une compétition sportive et que tout le monde a le droit d'être heureux et de ne pas être à 100% tout le temps. En somme, il faut relativiser, mettre de la distance face à cette pression sociale qui écrase." En résumé accepter l’idée que la perfection n’est pas de ce monde. Soit, pour emprunter une formule à ce cher Samuel Beckett : "Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux."

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