Film de Kechiche : pourquoi une actrice souffre-t-elle plus que son partenaire après une scène de sexe au cinéma ?

Psycho
ANALYSE – Le scandale autour d'une scène de cunnilingus dans "Mektoub, my love : intermezzo" d'Abdellatif Kechiche en a rappelé un autre, bien plus ancien : celui de Maruschka Detmers, clouée au pilori par les médias pour une fellation dans "Le diable au corps" de Marco Bellocchio. Pourquoi, quand le sexe devient explicite au cinéma, est-ce toujours malheur à celles par qui le scandale arrive ?

Ça a été le feuilleton du début d'été, et il est loin d'être fini puisque le film n'a toujours pas de date de sortie : les échanges acerbes entre (l’agent de) la comédienne Ophélie Bau et le réalisateur Abdellatif Kechiche après la projection à Cannes de Mektoub, my love : intermezzo, avec sa fameuse scène de sexe explicite qui a choqué de nombreux spectateurs. Les médias ont alors questionné l'absence de l'actrice à la totalité de la projection de gala, à la traditionnelle conférence de presse du lendemain comme aux interviews, entretenant par ailleurs complaisamment la rumeur d'un tournage chaotique où le réalisateur aurait alcoolisé tout son casting... 


Ovidie, actrice dans Le pornographe de Bertrand Bonello, a été l'une des seules personnalités à prendre du recul face à cette inflation, en partageant son expérience sur Twitter dans un long thread : "C’est marrant que vous n’émettiez pas l’hypothèse que si Ophélie Bau s’est tirée de Cannes, c’est justement pour fuir tout ce délire médiatique et toutes ces attaques violentes autour du film. Parce que je vais vous dire : c’est horrible (…) J’ai lu toutes les hypothèses (toutes rejetant la responsabilité sur Kechiche) mais aucune n’évoque le souhait de fuir cet ignoble Cannes, ses faux scandales, son hypocrisie, sa violence médiatique."

Une version qui colle parfaitement avec les propos d'Ophélie Bau, dans une interview pour "Vanity Fair", où elle s'avouait consciente du tumulte qui la guettait, comparant le Festival de Cannes à une arène de corrida


Mais dans ces règlements de compte par lettres envoyées à la presse, une évidence saute aux yeux : les médias ont parlé essentiellement (voire totalement) de l’actrice et… absolument jamais de l’acteur Roméo de Lacour. C’est pourtant lui qui prodigue le cunnilingus à la comédienne dans le film, et qui est donc tout autant impliqué qu'elle dans ladite scène. D'où notre question : par quel miracle a-t-il été tenu à l’abri de toute polémique ? 

Ce scandale, sous couvert de féminisme, me paraît en réalité extrêmement misogyne. On est vraiment dans l'opposition ancestrale la maman versus la putain. Karelle Fitoussi, journaliste à "Paris Match"

Deux raisons, selon la journaliste Karelle Fitoussi, qui a vu Mektoub, my love : Intermezzo à Cannes : "La première est purement pratique, c'est une scène de sexe oral : ce qui implique donc que ce soit elle, son corps, sa jouissance qui soient exposés ; pas lui, plus caché, filmé de dos, habillé". La seconde raison se révèle, elle, morale : c'est elle la "star", déjà héroïne du premier opus, Mektoub, my love : canto uno, qui lui a valu d'être nommée au César du meilleur espoir féminin. Kechiche a d'ailleurs expliqué que c'était le comédien Salim Kechiouche, plus connu, qui devait à l'origine jouer la scène, avant qu'Ophélie n'obtienne de la tourner avec un autre partenaire - Roméo de LaCour donc - devenu entre temps son compagnon. Or, souligne Karelle Fitoussi, "l'inconnu importe peu les médias comme l'opinion. Ce qui choque, c'est la jouissance de la star, inaccessible dans l'inconscient collectif, devant rester mystérieuse et intouchable."

Autre point soulevé par la journaliste :  la tradition, très tenace dans notre cinéma franco-français, de la jeune première-muse-ingénue, considérée comme la "créature non-pensante d'un cinéaste Pygmalion" : "Que l'héroïne du film de Kechiche (et donc son actrice) prenne au contraire en main son plaisir, dirige la scène comme son partenaire et 'consomme du sexe' sans sentiments, de façon si décomplexée, 'comme un homme' pourrait-on dire, a sans doute paru inacceptable à certains qui ont préféré en faire la victime d'un réalisateur tyran et manipulateur. Il semble inenvisageable pour eux que la comédienne ait pu vouloir de son plein gré et en toute connaissance de cause participer à un tel projet. Ce scandale, sous couvert de féminisme, me paraît en réalité extrêmement misogyne. On est vraiment dans l'opposition ancestrale la maman versus la putain. Une femme qui assume son plaisir et son désir ne peut toujours pas être respectable en 2019 sans être forcément une victime. C'est dramatique !"

Maruschka Detmers, ostracisée pour une vraie fellation au cinéma

Seulement voilà, ce qui se passe autour de Ophélie Bau n'est pas un cas isolé... On se souvient du sort d’autres actrices, confrontées à de sévères punitions pour avoir osé une scène de sexe explicite dans un film traditionnel. L’actrice Caroline Ducey a connu l’opprobre en 1999 pour le sulfureux Romance X de Catherine Breillat, errance (méta)physique d’une femme en quête d'elle-même par les sens ; elle a dû affronter le rejet de la merveilleuse famille du cinéma français comme le retrait des photogrammes disponibles sur Google Images ("Ce déferlement d'images qui s'est abattu sur moi sans le moindre contrôle m'a très sérieusement affectée", confessait-elle en 2014 à l’Obs). Rien pour ses partenaires à l’écran, dont Sagamore Stévenin à qui elle prodigue une fellation dans le même film. 

On a diabolisé Chloé Sevigny dans "The Brown Bunny" comme on diabolise aujourd'hui Ophélie Bau.Karelle Fitoussi, journaliste à "Paris Match"

On pense aussi à Maruschka Detmers, comédienne qui était la Carmen fatale de Godard et La Pirate de Doillon dans les années 80, et qui a été fusillée à la fin de cette décennie pour une scène de fellation non simulée de dix secondes dans Le diable au corps de Marco Bellocchio, adaptation audacieuse du roman de Radiguet. Là encore, rien pour son partenaire à l'écran Frederico Pitzalis. Un acte sexuel non simulé, tourné avec l’accord des deux comédiens, alors en couple à la ville : "On a mis la caméra en route, on est sorti, libre aux deux acteurs de le faire ou non", racontait en 2015 le cinéaste italien à Télérama. "S'ils ne voulaient pas, ce n'était pas grave…" L’image choc déstabilise, le public ne retiendra que ces dix secondes et la comédienne de souffrir, seule, de cette image publique. 


Le sexologue Patrick Papazian, contacté par LCI, se souvient parfaitement de l'ire provoquée par cette scène : "J’imaginais alors naïvement qu’un cunnilingus puisse, à l’inverse, montrer une forme d’inversion des rôles, enfin le plaisir de la femme mis en avant avec un homme qui s’exécute pour la satisfaire. Une sorte de revanche montrant que les temps évoluent. Et paf… avec Ophélie Bau, la femme est de nouveau sur le banc des accusées." 


"L'histoire se répète en 2003 pour Chloé Sevigny après la scène de fellation non simulée dans The brown bunny", ajoute Karelle Fitoussi. "Vincent Gallo, l'acteur face à elle, était son compagnon en plus d'être le réalisateur du film. La projection du film à Cannes puis sa sortie en salles ont eu des répercussions désastreuses sur sa carrière et sa vie personnelle. On l'a diabolisée comme on diabolise aujourd'hui Ophélie Bau."

Vision rétrograde et négative du désir féminin

Pour la sexologue Claire Alquier, également sollicitée par LCI, "le cas d'Ophélie Bau inspire une réflexion sur la représentation 'acceptable' de la sexualité féminine à l'écran, à l'instar des scènes de masturbation au cinéma, "largement plus acceptées chez les hommes que les femmes." On pourrait même remonter plus loin, en 1972, à un certain Dernier Tango à Paris mettant déjà socialement en lumière comment la femme (Maria Schneider, traumatisée à vie) et l’homme (Marlon Brando) sont considérés après un "rapport intime" intense au cinéma. 


"Preuve qu'en sexualité, quoi que l’on fasse, quoi que l’on dise, quelle que soit l’époque et même le lieu, la femme est considérée comme coupable, l’homme innocent", poursuit Patrick Papazian. "La femme est toujours coupable de s’exhiber, de montrer du désir, du plaisir, elle rentre immédiatement dans la catégorie des 'filles de joie' pour rester poli. L’homme est considéré, à l’inverse, dans son rôle, et n’est jamais tellement inquiété." 

Le désir féminin effraie les hommes depuis la nuit des tempsPatrick Papazian, sexologue

Mais qu'est-ce qui explique clairement cette vision extrêmement rétrograde et négative de la sexualité féminine ? Des raisons "culturelles, sociétales, historiques" selon Claire Alquier. "Le plaisir associé à la sexualité féminine non procréative reste très compliquée à supporter. Par notre héritage patriarcal, on a beaucoup 'tabouisé' le désir des femmes, on l'a caché, jugé, condamné, et ce pendant des siècles. On le paye encore aujourd'hui car ce ne sont pas des habitudes que l'on déconstruit en deux secondes ou en un film de Kechiche. Dans le cas d'une scène de sexe explicite au cinéma, à partir du moment où l'on montre frontalement la sexualité d'une femme, cela signifie tout simplement aux yeux des autres qu'elle existe. Les femmes peuvent s'en saisir pour s'en libérer, mais cette crudité fait peur aux hommes."


"C'est vraiment en raison de l’archétype des représentations sociétales dans lesquelles la femme doit susciter le désir sans coucher et où l’homme peut le faire car il aurait toujours envie", ajoute Patrick Papazian. "Le désir féminin effraie les hommes depuis la nuit des temps : c’est souvent le mythe fondateur des religions et de nombreuses cultures, cette femme tentatrice qui vient corrompre ces pauvres hommes qui ne pensaient pas à mal." Ce qu'affirmait la réalisatrice Catherine Breillat dans une interview donnée à L’Express au moment de la sortie de son Romance X, à savoir que "la jouissance féminine appartient au sacré, mais les religions monothéistes considèrent Dieu comme un homme et pour elles, les femmes sont des ventres." 


Et le cinéma, miroir grossissant de nos mentalités, d’entretenir ces représentations : "Le public verra toujours une actrice avant tout comme une femme, dont la sexualité doit être 'contenue', poursuit Patrick Papazian. Or, se demande-t-on si l’homme qui prodigue cette gâterie (ou l’homme qui la recevait dans Le Diable au corps) prend du plaisir, ou se force, se sent valorisé, souillé, contraint ? Pas vraiment. Comme si l’homme, ce grand benêt, était toujours content quand il y a du sexe. Être actrice, c’est être cette femme dont on attend qu’elle joue les séductrices sans passer à l’acte, qu’elle 'vampe' sans consommer, une sorte de madone fatale dont la sexualité n’est qu’évoquée ou sublimée…" Le scandale autour d'Ophélie Bau confirme donc que cette "forme d’idéal" perdure dans les mentalités et qu'il va falloir du temps pour la bousculer.

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