"Grey’s anatomy", "Les Bracelets rouges"… Pourquoi les séries médicales rendent-elles autant accros ?

Psycho

TÉLÉ - Si, dans la vie de tous les jours, se rendre à l'hôpital n'a rien d'une partie de plaisir, suivre les séries se déroulant dans le milieu hospitalier passionne paradoxalement les téléspectateurs. Un critique de séries et un psychiatre nous éclairent.

Il suffit de parcourir les réseaux sociaux ou les forums de discussion pour voir à quel point les séries médicales fédèrent, voire déchaînent les foules... "Si je ne suis pas devant Grey's Anatomy le mercredi soir, je deviens psychopathe", plaisante (à moitié) cette internaute. Une remarque qui vaut également pour Doctor House ou encore Good Doctor... 

N'y allons pas par quatre chemins : la découverte de la série Urgences en 1994 a très certainement contribué à nous rendre accros aux séries médicales. Avant... C'était le désert, ou presque, dans l'Hexagone : "En France, on voyait très peu de séries médicales, on connaissait juste Médecins de nuit, la série créée par Bernard Gridaine, alias Bernard Kouchner, où chaque épisode suivait un médecin en particulier", se souvient le journaliste spécialisé dans les séries Benoît Lagane. "Urgences a été la première série médicale diffusée à une heure de grande écoute et ce fut clairement une révolution dans le paysage audiovisuel français, même si, dans les années 80, Hôpital St Elsewhere, produite et scénarisée par Tom Fontana (Oz) mais diffusée uniquement aux Etats-Unis, avait déjà bien préfiguré tous ses ressorts." Depuis, Dr. House, Grey's Anatomy, Hippocrate, Les Bracelets rouges... ont emboîté le pas. Autant de séries médicales différentes qui confirment, par leur longévité ou leur succès d'audience, l'intérêt du téléspectateur lambda pour le genre hospitalier. Ah qu'il est bien loin le temps de la paléontologique Clinique de la forêt noire...  

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Aux yeux du psychiatre Jérôme Palazzolo, "ce qui plaît avant tout, ce sont les personnages : le cynisme du Dr House, le sex appeal du Dr Doug Ross, les méandres amoureux de Meredith Grey..." Ainsi que cette capacité à mettre nos nerfs en pelote : "On connaît tous quelqu'un qui a été blessé ou malade, on s’identifie à un patient ou à un soignant plus facilement qu’à un shérif", poursuit-il. "On s’inquiète pour le patient (va-t-il s’en sortir ?), voire pour le médecin (va-t-il réussir à sauver son couple ?). L'anxiété étant une sensation de tension intérieure, de danger imminent, elle peut se cristalliser sur une situation particulière ou un objet spécifique, et les scénaristes de ces séries le savent bien, c’est ce qui leur permet de nous tenir en alerte." 

Pas de superhéros, juste des humains imparfaits

Cette adrénaline passe par l'identification : "Ces séries-là parlent de nous", embraye Benoît Lagana. "Elles racontent nos vies, de façon frontale et claire, soit la naissance, la maladie, la confrontation à l’accident, la mort... Et offrent, par rapport à des séries se déroulant dans d'autres environnements, une vision plus personnelle de ce que nous sommes. Une série hospitalière digne de ce nom, qu’elle soit sous la forme du romanesque comme Grey's Anatomy, de l’investigation comme Dr House ou du social comme Urgences, ne peut pas faire l’économie de personnages crédibles, forts et pleins, touchant immédiatement. Patients comme soignants, on doit pouvoir s’identifier à eux." Et donc ne pas avoir la sensation de voir des super-héros stoïques, invulnérables et invincibles. 

Bref, ce que l'on aime chez eux, ce sont les faiblesses, les imperfections... En somme, ce qui les rend humains : "L'enjeu des séries médicales, c'est aussi de savoir comment les personnages vont y arriver, quitte à rater ce qu'ils entreprennent. Dans une série policière, s'ils peuvent avoir des failles, les enquêteurs ne peuvent pas échouer, ils doivent trouver l’assassin."

L’attrait pour ces séries vient des relations humaines finement observées, exacerbées par le contexte hospitalier où chacun accepte de frôler la mort.- Benoît Lagane, journaliste série-télé

Certes, il arrive parfois que ces séries essuient des critiques pointant du doigt leur manque de réalisme  : "Si je devais relever un point négatif, ce serait celui-là", nous dit Jérôme Palazzolo. "Il est, je crois, difficile d’être fan de ces séries lorsque l’on est soi-même médecin : pour ma part je reste toujours perplexe lorsque le Dr House demande un scanner, une IRM, une ostéodensitométrie et un bilan neurologique complet lorsque son patient a un ongle incarné. Même chose lorsque des médecins urgentistes ont le temps de badiner entre deux admissions..." 

Un contrepoint balayé par le journaliste : "Le spectateur est conscient d'être dans la fiction. Tout en se révélant crue dans sa description et révélatrice de l'Amérique des années Clinton et Bush Jr., Urgences pouvait en son temps se permettre des choses très fantasques parfois, comme cet épisode où Rosemary Clooney, la tante de l’acteur, chanteuse de cabaret respectée outre-Atlantique, joue une patiente mélomane atteinte d’Alzheimer et arpente les couloirs du Cook County en chantant. Ou encore celui, très gore, où le docteur Romano incarné par Paul McCrane se fait sectionner le bras gauche par une pale d’hélicoptère." 

L'intérêt réside donc bien ailleurs : "Ce que le spectateur retient, c'est avant tout la dimension 'histoire de vie', dénominateur commun de toutes ces séries en milieu hospitalier, mais racontée à chaque fois de façon dissemblable", note le journaliste. "Par exemple, dans Grey's Anatomy, c'est l'apprentissage de la vie, du métier, par celui qui est au-dessus de soi, la transmission de savoir. John Carter (Noah Wyle) incarnait cette face dans Urgences, tous les personnages l'incarnent dans Grey's Anatomy. Dr House joue sur un autre registre, celui de l'enquête sur la maladie et les symptômes, où le spectateur se retrouve dans la peau du patient maltraité par Dr House et finit par l’adorer. Good Doctor, elle, interroge sur le regard que nous portons sur un médecin et sur la confiance que s'accordent patients et soignants. Au fond, l'attrait pour ces séries vient des relations humaines finement observées, exacerbées par le contexte hospitalier où chacun accepte de frôler la mort."

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