"Koh Lanta" : mais pourquoi les chefs se font-ils tous éliminer ?

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DYNAMIQUE DE GROUPE - Pas moins de trois éliminations de chefs ont eu lieu jusqu'à présent dans l'émission "Koh-Lanta cette saison. Comment des éléments méritants aidant à la cohésion du groupe peuvent-ils ainsi subir l'opprobre ? Un psychologue nous apporte son point de vue.

Coups de théâtre en pagaille depuis plusieurs semaines dans "Koh-Lanta". Le vendredi 2 avril, Emilie, cheffe des rouges, est déchue de son statut, éliminée après avoir sorti son bracelet d’immunité pour rien la semaine précédente. Le vendredi 26 avril, Alexandre, ancien - et émérite - chef de cette même équipe rouge, se fait sortir pour des raisons purement stratégiques. Le vendredi 3 mai, Béatrice fait également les frais des stratégies, l'ex-cheffe des jaunes étant jugée comme un élément bien trop "dangereux" pour la suite du jeu. Sans compter Maxime, ex-chef des Bleus, pas encore éliminé, mais sous le feu des critiques depuis quelques jours. Le point commun entre ces éliminations ? Des ligues contre les chefs de tribu qui, en dépit de leurs performances méritoires, ont vu les autres se retourner contre eux. 

Une façon de jouer "stratégique" qui a parfois provoqué l'ire des téléspectateurs. Et qui va à l'encontre de cette idée au fond rassurante que, de tout temps, n'importe quel groupe a besoin d'un "leader" pour montrer aux autres la voie et faire triompher l'amour du collectif, comme dans le dernier film de Guillaume Canet. Selon le psychologue Benjamin Thiry, contacté par LCI, "le meneur prend une place de porte-parole et de défense des idéaux supposés du groupe. Mais son choix se fait rarement de manière rationnelle. Il est souvent sous-tendu par des motivations inconscientes à chacun des membres. Le meneur a alors un rôle de rassemblement."

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Au siècle dernier, le psychologue Kurt Lewin avait déjà étudié ces dynamiques de groupe. D'après ses travaux, si le leader adopte un comportement vertueux, ses collaborateurs seront satisfaits et le lui rendront bien. Mais, comme on le voit actuellement aux Fidji, l’effort de cohésion entrepris par les leaders ne paie plus du tout... 

Alors, comment expliquer cette perte de loyauté à l'égard du chef, lui qui, garant de la cohésion, œuvre pour le bien commun, voire la survie d’un groupe ? Cette édition de Koh-Lanta serait-elle le reflet de la destruction du principe de solidarité active par la posture individualiste de nos sociétés actuelles ? "Nous n'en sommes pas loin", selon Sophie Jehel, maîtresse de conférences en Sciences de l'information et de la communication. "Le jeu de télé-réalité s’impose comme une fabrique du consentement aux principes du travail néolibéral", écrivait-elle l'an dernier dans la revue Cairn. Des propos particulièrement adaptés à un jeu de survie comme "Koh-Lanta", "un divertissement dans lequel les participants se soumettent à des expériences mais aussi à une compétition."

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Dans le cadre de "Koh-Lanta", n'en déplaise aux offusqués des réseaux sociaux, rien d'étonnant donc à ce que la rivalité prenne le pas sur la solidarité (et que le vice cherche des noises à la vertu) : "Par la force des choses, le meneur vient rapidement à occuper un rôle différent du reste de l'équipe et acquiert ainsi un statut exceptionnel", constate Benjamin Thiry. "Son existence menace alors de facto l’illusion d’équité entre les membres du groupe car il n’est plus à la même place que les autres." En résulte une forte d'ambivalence : "Pour certains, le chef garantit la protection. Mais pour d'autres, il représente une menace pour l’égalité des membres du groupe. Et ainsi, les choix qu’il opère sont forcément soumis à la critique aiguë des autres." 

Avec des sentiments aussi exacerbés, un meneur peut passer en un claquement de doigts (et donc en une émission) de la cristallisation amoureuse à la haine noire : "Pour tout chef, dans un jeu comme ailleurs, cette idéalisation s’accompagne immanquablement du mouvement inverse, celui de la dévalorisation", confirme le psychologue. "Lorsque le meneur déçoit, alors il déçoit à la hauteur des espérances portées sur lui". En d'autres termes, il est immanquablement et simultanément aimé et détesté, que cela soit conscient ou inconscient. "Une citation romaine antique résumait le danger qui guettait les plus grands dignitaires qui décevaient le peuple et qui étaient alors jetés dans le vide à partir d’une crête rocheuse : 'La roche tarpéienne est proche du Capitole'. Cette citation invite à penser que plus une personne gagne en pouvoir, plus sa chute pourrait être vertigineuse." Quitte à laisser les médiocres accéder au pouvoir, voire au triomphe, à sa place, fut-elle méritante…

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