Et vous, êtes-vous plutôt FOMO ou JOMO ?

Et vous, êtes-vous plutôt FOMO ou JOMO ?

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NÉOLOGISME - A force d'être enchaînés à notre smartphone, nous craignons de manquer ce qui se passe sur les réseaux sociaux et pouvons développer une crise de FOMO ("Fear of missing out", soit la "peur de manquer quelque chose" en anglais). En réaction, s'est développé le JOMO ("Joy of missing out", soit le "plaisir de manquer quelque chose"). Choisissez votre camp, il y en aura pour tout le monde...

Depuis deux décennies, on parle de frontière entre réel et virtuel, mais personne n’ose dire à quel point désormais le virtuel, c’est le réel. D'où l'apparition de nouveaux termes barbares qui nécessitent une petite explication pour qualifier nos dépendances 2.0. Ainsi, si votre meilleur ami vous parle de sa "crise de FOMO" et de "sa volonté de JOMO", rien de surprenant, c'est dans l'ère du temps. Mais qu'est-ce que cela signifie, clairement ?


Le phénomène FOMO ("Fear of missing out", soit la "peur de manquer" en anglais), syndrome nommé et popularisé au début du XXIe siècle par l'expert en marketing Dan Herman, traduit la peur de passer à côté du dernier sujet de conversation à la mode, d'un "meme" tendance sur les réseaux sociaux, d'un énième délire collectif que tout le monde aura oublié le lendemain ou encore de la dernière série à la mode dont tous vos collègues parlent à la machine à café et qui vous inciterait presque au sacro-saint bingewatching (le fait de regarder une série en accéléré)

La vérité est que les individus sont pris au piège. Ils ont de plus en plus besoin d’Internet et des réseaux sociaux, mais ils prennent de plus en plus conscience de leur impact négatif sur leur propre bien-être.Rémy Oudghiri, sociologue

A l'origine de ce phénomène s'exprime la frustration générée par Internet qui, dixit Don Herman, repose sur un nouveau paradoxe : on a accès à tout, à un nombre vertigineux d’univers à explorer, qui permet aux jeunes urbains de peupler leur solitude, mais face à cette multitude de vidéos, de hashtags et de "memes", on n'en reste pas moins paumé dans un océan d'informations clinquantes. Netflix en est la manifestation la plus éloquente (et la plus séduisante aussi), reflet dense de l’offre culturelle dont nous sommes en permanence assaillis, ensevelis sous les montagnes de livres à lire, de films et de séries à voir. Or, à force de s'injecter avec la même intensité une vidéo LolCat qu'une information sur la Corée du Nord, l'internaute de 2018 réalise, soudain, sa fatigue d'être traité comme... un robot. 

Mettre des limites à une nouveauté

Alors, s'agit-il d'un simple phénomène de mode que d'avouer son FOMO ? Rémy Oudghiri, sociologue, directeur de l’institut Sociovision et auteur de Déconnectez-vous ! (2013, Arlea), prend le phénomène très au sérieux et évoque auprès de LCI "une dépendance à Internet qui continue de progresser". 


En effet, les chiffres s'avèrent édifiants : dans la dernière enquête de Sociovision, 55% des Français âgés de 15 à 75 ans avouent qu’ils ne peuvent plus se passer d’Internet (un chiffre qui a augmenté de 5 points entre 2017 et 2018). Les moins de 30 ans sont 70% à le reconnaître. Et, simultanément, le nombre de gens qui disent, dans la même enquête, qu’ils veulent réduire le temps passé à utiliser les technologies (smartphones, tablettes, ordinateurs) est passé de 33% en 2017 à 37% en 2018. Toutes les générations sont concernées. Idem pour les réseaux sociaux : il y a désormais 59% des Français à dire qu’ils n’ont pas confiance dans le contenu diffusé par les réseaux sociaux. 


"La vérité est que les individus sont pris au piège, déplore Rémy Oudghiri. Ils ont certes de plus en plus besoin d’Internet et des réseaux sociaux, mais ils prennent de plus en plus conscience de leur impact négatif sur leur propre bien-être : perte de temps, isolement, relations superficielles, fausses informations... Je pense que nous sommes toujours dans une phase d’apprentissage. Tout l’enjeu est de mettre des limites et, par définition ces limites ne peuvent qu’être individuelles : chacun décide pour lui-même du seuil à ne pas franchir."

JOMO, l'anti-FOMO

Aux antipodes du FOMO, se trouve son ennemi juré : le JOMO ("Joy of missing out"), nouvel acronyme inventé par l’entrepreneur Anil Dash, qui s’engage dans un schéma global de réduction de la consommation aux ordis/tablettes/smartphones et nous incite à ravaler comme un vortex ce truc difficile que l’on nomme le quotidien. Le message est simple, clair : se déconnecter permettrait de se ressourcer. Une incitation à retrouver une distance critique nécessaire pour ne pas se faire bouffer par la machine virtuelle et à ne pas céder à toutes les injonctions imposant des tutos de coach, des wish-lists et des to-do lists. 


De fait, face à notre sollicitation permanente, chacun doit désormais "jomoïser". Mais n'est-ce pas au fond aussi radical que de se "fomoïser" ? Ne faut-il pas y voir une volonté de nous infantiliser en nous rappelant l'évidente nécessité de décrocher de son smartphone ? Selon Dominique Boullier, professeur de sociologie à SciencesPo, "des mots comme FOMO et JOMO sont des capsules très simples pour donner un coup de pouce et par ces réflexes cognitifs, ils nous instrumentalisent. Google finit par reprendre ces mots-clés, par offrir des services correspondant aux FOMO et JOMO. Il ne faut pas oublier les effets délétères de cette ouverture complète à la connexion, rester vigilant sur cette façon que nous avons de nous jeter à bras le corps et de lancer des messages, des sollicitations, de la demande de reconnaissance. L'internaute alimente cela, lui aussi, et du coup, ces termes-là sont "modes", utilisés massivement sur les plates-formes pour des raisons publicitaires." 


Au final, "parler JOMO, c'est déjà être dans le FOMO", avoue-t-il. "Nous sommes dans des logiques d'inversions de valeurs qui montrent à quel point nous sommes connectés, pas à l'appareil mais à l'univers sémantique partagé par tous ces gens."

Aux dernières nouvelles, il ne faudrait plus parler de JOMO mais de DCAMO, autre acronyme issu de la langue de Shakespeare, soit "Don’t care about missing out" ("aucune importance de manquer quelque chose") pour marquer davantage l'indifférence que la joie. 


Reste une réponse toute neuve à une question vieille comme le monde : "Qu’est-ce que vivre ? Réponse : "Dépendre de ces acronymes ?". Tous junkies, tous en demande, tous en manque. Et surtout, le next step, c'est what ?

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