Se gaver au buffet à volonté : pourquoi une telle avidité pendant les vacances "all inclusive" ?

Se gaver au buffet à volonté : pourquoi une telle avidité pendant les vacances "all inclusive" ?
Psycho

FAIM DE LOUP - Certains vacanciers, bénéficiant de formules, aiment à se précipiter sur tous les buffets proposés tout au long de la journée, comme s'ils mourraient de faim, comme si on allait voler leur repas. Mais d'où vient ce comportement goinfre d'avide envieux qui en veulent toujours plus que vous ?

Qui dit joie des vacances "all inclusive", en pension intégrale ou en demi-pension, dit parfois angoisse face à des gloutons plus avides de tout que vous et ce depuis votre arrivée sur Terre. Leur objectif : s’en mettre plein la panse chaque jour-chaque minute-chaque seconde, du petit matin au grand soir. A tel point que, parfois, leur passe-droit de VIP ne suffit pas. Plus ils ont accès au buffet à volonté, plus certains adeptes de ces formules tout inclus sont paniqués dès le petit-déjeuner à l’idée de "manquer", en l’occurrence de croissants chauds, de fraises équeutées, d’œufs brouillés ou de jus d’orange. En fin de compte, il arrive souvent qu'à force d'assiettes archi-remplies par les uns, les autres (les retardataires qui n’avaient qu’à ne pas être des retardataires) doivent essuyer dès 10 heures du matin les excuses du responsable des chocolatines, confus de n’avoir que deux pains au raisin rassis à leur proposer…

Chez les rois du "all inclusive", les plus radicaux vivent ainsi en horaire décalé avec le tout-venant vacancier, avec une horloge capricieuse dans le ventre et quelques minutes d'avance aux différents buffets. Pour celui du soir, rien ne peut leur faire plus plaisir qu'attendre l'ouverture des portes à 19 heures pétantes et de se précipiter au stand moussaka pour s'en resservir à l'envi. Ceux-là savent trop bien qu’une demi-heure plus tard, le réfectoire s’est transmué en terrain de guerre : tout le monde fait la queue, guette la gruge, rumine intérieurement, jette des regards mauvais, fout la pression avec son assiette en l’air. Et que, vers la fin du service, c’est carrément devenu un champ de ruines : ne subsistent que deux trois frites abandonnées pour celles et ceux qui auraient eu la malheureuse idée de profiter de leurs vacances. 

Il faut se dépêcher de posséder et faire en sorte d'en avoir toujours plus- Samuel Comblez, psychologue

Subsiste une question qui turlupine : pourquoi s’empiffrer de plats jusqu’à l’overdose, jusqu’à plus faim, jusqu’à plus soif… quitte à en laisser la moitié dans son assiette et rien pour les autres ? Une tendance goinfre manifestement synchrone avec notre société de consommation overdosée d'accumulations, selon le psychologue Samuel Comblez, joint par LCI ce lundi 19 août : "De nos jours, la mode est au remplissage ! Il faut accumuler des richesses, les likes sur les réseaux sociaux, les expériences nouvelles, remplir son frigo, son temps, son environnement sonore... Il faut se dépêcher de posséder et faire en sorte d'en avoir toujours plus. Le temps des vacances n'échappe pas à cette escalade, et l’observation des touristes à table le montre bien. La mode est vraiment aux vacances "all inclusive" : pas de limites, pas de contrainte. Le touriste peut se gaver sans penser au gaspillage et aux excès pour sa santé."

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"J’ai payé donc j’ai le droit"

D’accord, mais intrinsèquement, d’où vient cette peur très universelle et pas seulement applicable à nos concitoyens, du "manque", celle-là même qui peut même survenir dans d’autres circonstances comme en pleine heure de pointe au réfectoire d’une entreprise ou dans une file d’attente au supermarché ? :"La peur du manque est beaucoup plus répandue qu'on ne veut le reconnaître et l'être humain met en place chaque jour des stratégies pour ne pas lui faire face", admet Samuel Comblez. "Cette peur du manque est pourtant essentielle à la vie de tout individu car elle permet de désirer... et sans désir, pas de vie."

Se remplir est une façon de combattre notre peur du vide- Samuel Comblez, psychologue

Certes, mais n’est-ce pas paradoxal de désirer quand on ne manque de rien ? "C’est là où le bât blesse, en réalité" poursuit le psychologue. "Les vacances sont l'occasion de faire le vide, de penser à soi, à ce que l'on est, à où on en est. Si cela permet la détente, cela oblige aussi un face à face avec soi-même qui peut être générateur de peur quand, toute l'année, on a développé des stratégies pour masquer notre peur du manque. Dès le moment où on prend conscience qu'on est mortel, que notre avenir est incertain, la peur du manque commence à apparaître. Se remplir est tout simplement une façon de combattre notre peur du vide." 

S'ajoute à cela une sensation de toute puissance, celle du touriste qui a payé : "Le fameux 'J'ai payé donc j'ai le droit' est une règle abominable qui annule tout comportement raisonnable et pousse à la consommation jusqu'à l'outrance. Le sentiment de gratuité des repas n'arrange rien à l'affaire : puisqu'on ne demande rien en échange au touriste, pourquoi devrait-il se priver ?" Finalement, pour citer ce cher Antoine de Saint-Exupéry dans Les carnets (1953), "la contrainte te délivre et t'apporte la seule liberté qui compte."

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