La masturbation féminine restera-t-elle encore longtemps taboue ?

La masturbation féminine restera-t-elle encore longtemps taboue ?

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MADAME RÊVE - Avec son titre "Diamant" et son clip où l'on voit une jeune femme à la recherche du plaisir solitaire, le groupe Bagarre veut transgresser le tabou de la "masturbation féminine" en le célébrant de façon pop. Mais le tabou n'est-il pas déjà en train de tomber ?

Avec sa chanson Diamant aux textes explicites ("Index à l’envers, Majeur en l’air, à chaque doigt son diamant, gloire à l’amour solitaire"), le groupe Bagarre propose un éloge de la masturbation. Et appelle toutes les femmes qui la pratiquent à partager des photos d'elles l'index à l'envers et le majeur en l'air. L'idée : rendre le plaisir solitaire pluriel et briser ce tabou une bonne fois pour toutes. Un "tabou", vraiment ? 

Force est de constater que si le sexe semble être partout dans la société, la masturbation en demeure, elle, la grande absente. Si l’on se réfère à une enquête IFOP, réalisée en 2015, la question du plaisir (solitaire) ébranle les Françaises : 49% des sondées y admettaient avoir "assez régulièrement" des difficultés à atteindre l’orgasme, 52% déclaraient avoir "souvent" joui avec un partenaire au cours de leur vie (soit un taux très en deçà de celui mesuré dans les autres pays occidentaux). Surtout, selon les conclusions des auteurs, les Françaises semblaient moins pratiquer les techniques permettant en général aux femmes de jouir plus facilement, comme la masturbation ou la double stimulation (clitoridienne et vaginale), freinées par une sexualité de couple encore trop "phallocentrée". 

Quand on voit la multiplication des sextoys de toutes formes, fonctions, matières depuis "Sex and The City", j’ai le sentiment que le tabou est quand même tombé depuis quelques annéesPatrick Papazian, sexologue

En dépit de ces chiffres et des incontestables conditions physiques ou psychologiques (fatigue, stress, situation sentimentale instable, baisse de la libido...) freinant l’épanouissement sexuel, peut-on pour autant affirmer que la masturbation féminine en tant que pratique reste taboue en France en 2018 ? Dans le sens où l’on a honte de se toucher ou d’en parler ? Le sexologue Patrick Papazian nous assure que le sujet est rarement abordé spontanément par ses patients, tant la masturbation en général reste effectivement taboue. Mais d'après lui, les femmes sont beaucoup plus à l’aise pour répondre à des questions sur le sujet qu’il y a quelques années : "Quand on voit la multiplication des sextoys de toutes formes, fonctions, matières depuis Sex and The City, j’ai le sentiment que le tabou est quand même tombé depuis quelques années, explique-t-il à LCI. Ou plus exactement, dans certains milieux : CSP +, femmes cultivées, actives, maîtresses de leur vie et de leurs orgasmes." Preuve supplémentaire que cette série dans laquelle Kim Cattrall jouait un personnage nymphomane aux tiroirs riches en vibromasseurs a réellement contribué à bousculer les mœurs. 


Le sexologue ajoute que "la meilleure connaissance de l’anatomie du clitoris ces dernières années a contribué à effriter ce tabou." 

Expression libre

Il suffit en effet de jeter un œil aux films offrant une représentation de la sexualité au féminin, comme La Forme de l’eau (Guillermo Del Toro, 2018), auréolé de quatre Oscars, où l’héroïne sourde-muette, tombant raide-dingue d’une créature, s’adonne sans rougir aux plaisirs solitaires, pour arguer qu’effectivement, le tabou n’est quand même plus aussi vivace qu’il y a dix ou vingt ans. Sollicitées par un appel à témoins, des femmes nous en parlent d'ailleurs librement. 


"J’ai commencé consciemment pour la première fois vers 14 ans, avant d’abandonner progressivement la pratique car je voyais ça comme un 'remplacement' en période de célibat et je pensais que le sexe se faisait à deux, nous confie ainsi Emily, 26 ans. Puis au final, après en avoir parlé avec des amies, j'ai re-testé quand je le sentais, et depuis je le fais assez régulièrement". 


Cléo, 24 ans, ne conçoit de son côté pas de tabou autour de la masturbation : "Je me masturbe assez régulièrement et honnêtement, j’ai parfois plus de plaisir en me touchant qu’avec certains mecs, je me connais et je connais mon corps, c’est ça la différence". Des témoignages déculpabilisants certes, mais pas forcément aussi évidents pour toutes – il faut garder à l’esprit que cette liberté d’expression demeure inhérente à l'éducation, mais aussi à la place que l’on accorde au religieux dans la sphère intime. 

Tabou secret

Pour le sexologue Patrick Papazian, il faut aussi questionner l’autre versant, soit la masturbation masculine. Et à ses yeux, c'est elle aujourd'hui "le vrai tabou", personne n'osant en parler car elle est "vécue comme un échec, une incapacité à trouver un partenaire". Un art de l’onanisme dont la négativité reste entretenue par notre tradition judéo-chrétienne (le fameux "plaisir coupable"), qui n’a pas permis, relève-t-il,  "aux sextoys masculins (genre tenga et compagnie) de vraiment percer et qui n’est jamais abordé dans les médias, les films", dans un autre contexte que l’humour ou la moquerie. 


Il est vrai qu’au cinéma, la masturbation masculine rime avec potacherie (Mary à tout prix des frères Farelly) ou malaise (Ken Park de Larry Clark). Le "plaisir féminin a pris le dessus sur le plaisir masculin depuis quelques années, en couple ou solitaire", avance le sexologue. "C’est un peu la revanche des femmes, et elles l’ont bien mérité !", conclut-il, optimiste. 

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