Slow TV : pourquoi ces vidéos dans lesquelles il ne se passe rien cartonnent

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AU RALENTI - Les vidéos faisant la part belle à l'inaction et célébrant la contemplation rassemblent de plus en plus d'aficionados béats. Comment expliquer une telle appétence ? Un psychologue nous éclaire.

Et si, à une époque de l'ultra-rapide, nous avions tous besoin de ces modes de consommation lents ? C'est une tendance de plus en plus marquée, confessée, célébrée dans le monde entier : les programmes de "slow TV", panégyriques de la contemplation inscrits dans une tendance globale ("slow food", "slow travel", "slow love"...), ont le vent en poupe. 


En France, des milliers d'internautes s'esbaudissent comme des mutants sous hypnose devant des trajets en RER filmés en intégralité. A l'heure du trop-plein, ils veulent du vide : "J'adore regarder ce genre de vidéos avant d'aller me coucher", confesse une internaute de 17 ans alors que son esprit vagabonde face au visionnage poétique d'un trajet en RER A affichant 80.000 vues au compteur.

Rien de ridicule dans le succès de ces formats refusant le commentaire paraphrasant et l'agression de la télévision. On peut même constater qu'il ne s'agit pas là d'un phénomène nouveau : Andy Warhol avait bien filmé les six heures de sommeil du poète John Giorno dans Sleep en 1963...

La différence, c'est que cette douce contemplation ne touche plus seulement quelques adeptes de performance artistique ou de cinéma expérimental. Désormais la slow TV, popularisée en 2009 par la chaîne Norvégienne NRK (elle avait attiré 1,2 million de spectateurs en diffusant un voyage en train de 7 heures), rassemble et signifie quelque chose pour nous autres mortels, à l'heure du chaos généralisé. On en veut pour preuve le succès de Tokyo Reverse, longue balade à reculons de neuf heures dans la capitale japonaise, qui a même été diffusé sur France 4 entre le 31 mars et le 1er avril 2014. Ce prototype de "slow tv" (ou "téléscargot"),  jouait sur un paradoxe : le piéton occidental filmé avance, alors que le monde, lui, recule. Un concept qui se décline à l'envi et sur tous les modes, à l'instar de ce Français dont la chaîne YouTube cumule des centaines d'heures de traversées à moto dans le monde entier.


Sans oublier ce visionnage offert par la chaîne MoneySavingVideos : trois heures de contemplation de cheminée rien que pour vos yeux. Un internaute a même été jusqu'à écrire dans les commentaires les différents climax (les pics d'intensité) de la vidéo, comme l'ajout soudain d'une bûche. C'est dire si la chose est prise très au sérieux...

Une soif de "flow"

Mais qu'est-ce qui explique cette appétence ? Sollicité par LCI, le psychologue Boris Charpentier voit du positif dans cette tendance qui permet à l'être humain, sollicité en permanence par les nouvelles technologies et les notifications sur son smartphone, de retrouver le goût pour cette lenteur plus que nécessaire : "Ces vidéos, si elles peuvent sembler surprenantes, répondent à un réel besoin de calme et de sérénité, parfois difficile à trouver dans le rythme effréné de notre quotidien", constate-t-il. "On les regarde sans analyser, on entre dans un état de concentration proche du 'non-faire' qu’on peut expérimenter lorsque l’on pratique la méditation par la pleine conscience. On décide pendant un laps de temps de ne pas réagir aux stimuli externes, mais simplement de se laisser porter par nos sens." 

La perception passe au premier plan, si bien que notre esprit conscient et analytique passe au secondBoris Charpentier, psychologue

Une façon de se rassurer face à l'hyperactivité du monde ? "En psychologie positive, cette mouvance a un nom : le flow, poursuit le psychologue. Soit un état mental très particulier qu’on atteint lorsque l'on est complètement immergé dans une activité mobilisant nos forces de personnalité ou nos compétences. Un état que l'on peut ressentir lorsque l'on est en train de peindre, de sculpter ou de faire du sport par exemple, nécessitant la concentration entière de notre esprit, si absorbé par l’activité en elle-même que nous en perdons la notion du temps. La perception passe au premier plan, si bien que notre esprit conscient et analytique passe au second."


Un état qui se révèle "bénéfique tant sur le plan psychologique que physiologique". Un "vide apparent" que l'on remplit, par son imaginaire. Récemment, Virgil Vernier, réalisateur du film Sophia Antipolis, partageait son amour pour les films de James Benning, qui dans Ten Skies (2004) filmait de longs plans de ciels pendant deux heures. "Rien" pour les autres, "tout" pour lui : "Il faut rester la totalité du film assis pour éprouver l’étrangeté de cette expérience tant on dépasse la question d’ennui ou de divertissement. Et alors, la traversée d’un nuage, d’un avion, d’un oiseau dans le ciel devient un phénomène profondément émouvant." Soit le plaisir de trouver infiniment plus de satisfaction ici que dans n'importe quel épisode de télé-réalité overdosé de pubs abrutissantes, de clashs idiots et de vacuité existentielle...

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