"Stranger Things" : mais pourquoi les années 80 nous fascinent autant ?

Psycho
FAN DES EIGHTIES - Comme le souligne le succès de la série "Stranger Things", qui rempile pour une troisième saison mise en ligne ce jeudi sur Netflix, la nostalgie des années 80 fait toujours florès. Mais comment expliquer que la jeune génération fantasme à ce point une décennie qu'elle ne connait pas ? Un pédopsychiatre apporte son éclairage.

Tremblez, ils sont de retour ! Les mômes de Stranger Things débarquent pour une troisième saison ce jeudi 4 juillet sur Netflix. On a beau connaître la recette de cette série-doudou (amours adolescentes, amitiés indéfectibles, disparitions étranges, conspirations obscures, monstres effrayants et autres mondes parallèles), elle drague toujours autant une jeune génération n’ayant pas connu cette décennie marquée par les Telefunken, les BMX, les Walkman, les petits clous et autres chaussettes rouges et jaunes à petits pois (mais aussi d’autres choses infiniment moins cool, il faut bien l’écrire). Mais comment expliquer cette fascination pour les "eighties" chez les jeunes d’aujourd’hui ? 


Premier point, "la (pop) culture dans laquelle nous évoluons toujours", selon le pédopsychiatre Nicolas Georgieff, contacté par LCI : "Dans l'inconscient collectif, les années 80 correspondent à l’irruption de la micro-informatique, à un virage socio-culturel important, conforté par l’aura de films toujours cultes de Steven Spielberg comme E.T., l'extra-terrestre (1982)." 

"Stranger Things" repose sur ce que l’on appelle en psychanalyse le fantasme des originesNicolas Georgieff, pédopsychiatre

Une appétence pour cet âge d'or qui, selon lui, revêt des implications plus profondes, plus viscérales : "Les ados rêvent de leurs origines, fantasment ce qui a eu lieu avant leur naissance, ce moment où leurs parents ont connu leur premier émoi amoureux et donc à l’énigme de la filiation, des "universaux". Ces questions métaphysiques et universelles qui fascinent l’humain depuis la nuit des temps. La preuve avec les adolescents des années 90 qui, eux-mêmes, étaient déjà fascinés par le fait d’être ado dans les années 70."


Le pédopsychiatre cite en exemple la série How I Met Your Mother qui, en substance, "raconte comment papa a rencontré maman" : "C’est exactement le même ressort de ce que l’on appelle en psychanalyse le "fantasme des origines". Tout enfant s’interroge sur sa conception : d’où il vient, comment papa et maman se sont aimés… Des questions fondamentales pour lui, que ces séries se déroulant dans le passé tendent à explorer."

Macération d’une nostalgie dorée

Cette nostalgie très répandue dans le culture actuelle pour les années 80 répond aussi à une idéalisation de cette décennie, "comme si toute sa noirceur avait été occultée", confirme le pédopsychiatre : "C'est normal au fond, l'adolescent ne peut pas fantasmer, développer un imaginaire, sur un produit marqué par une période noire. Stranger Things, c'est tout simplement une série qui tombe au bon moment, au bon endroit." 


Mais cette représentation très "image d’Épinal" des années 80 peut donner à penser que tout était formidable, proche d'une mythologie... alors que dans les faits, pas du tout. Ce qui se produit en 2019 avec une icône comme Michael Jackson est le reflet de cette ambivalence : "Son histoire est d’autant plus terrible qu'il a toujours symbolisé l'enfant innocent dans un monde d’adultes pervers, ce qui le rendait terriblement attachant, et d’un coup un documentaire détruit cette image sacrée, en assurant qu’il était en réalité le pervers. Et c'est insupportable pour ceux qui ont grandi avec lui. Ils ne peuvent pas accepter cette idée d'un mythe qui s'écroule et qu’il n’y a pas, d'un côté, le bien et, de l'autre, le mal." 

L'être humain préférera toujours un passé connu à un avenir incertainNicolas Georgieff, pédopsychiatre

La particularité de Stranger Things consiste à faire de l’horreur, ou plus précisément des références à des films fantastiques, dans ce contexte d'âge d'or idéalisé : "Pour ces raisons, Stranger Things peut avoir des vertus thérapeutiques", poursuit le pédopsychiatre. "Le concept, malin, consiste à donner aux ados des années 80 le sentiment de maîtriser, une fois adultes, la somme de toutes leurs peurs enfantines. Comme ils les contrôlent, ils peuvent ainsi les neutraliser, voire prendre une revanche sur leurs démons intérieurs." 


En fin de compte, années 80 ou pas, c'est avant tout une affaire de génération : "Chaque génération peut trouver le même charme passéiste à n’importe quelle décennie, même si, je l'accorde, certaines décennies font plus rêver que d’autres – les années 40 ne font pas rêver, soyons clairs, comme en témoigne l’absence de produits culturels forts. Pour être investie, une époque doit simplement avoir une résonance intime. En somme, on est prêt à trouver du charme à n’importe quoi pour peu que ce n'importe quoi ait du sens pour nous." 


Et la série Stranger Things remplit parfaitement sa fonction de série-doudou consolatrice, confortant cette idée selon laquelle il ne peut rien nous arriver d'affreux puisqu'"on a vu le futur" : "Plus que l'effet madeleine de Proust, l'adulte joue ici à se faire peur, en toute sécurité. Son succès, qui explique trois saisons, démontre selon moi que l'être humain préférera toujours un passé connu à un avenir incertain." L'anti-Black Mirror en quelque sorte.

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