Un peu, beaucoup, à la folie... Jusqu'à quel point peut-on mentir pour séduire ?

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SÉDUCTION 2.0 - Dans "Celle que vous croyez", actuellement en salles, Juliette Binoche incarne une femme de 50 ans qui, pour épier son jeune amant, se créé un faux profil sur les réseaux sociaux et se métamorphose en une jeune femme de 24 ans. Faut-il forcément mentir sur ce que nous sommes pour séduire et, si oui, jusqu'à quel point ? Deux sexologues nous répondent.

Inutile de se mentir à soi-même : la séduction va parfois de pair avec la mystification, comme le souligne l’étymologie latine du verbe "séduire", "détourner du chemin de la vérité". 


Sur un forum de discussion, une internaute en quête de séduction confesse en avoir fait les frais. Elle raconte avoir "spontanément pensé que la barre des 50 ans était rédhibitoire" et avoir elle-même menti en déclarant être âgée de 45 ans sur un site de rencontres. Mais que son mensonge était moins gros que ceux des "mythomanes" qu'elle a attirés : "J'ai été confrontée à un homme ayant dix ans de plus que sa photo, un simple employé se fantasmant dirigeant d’une entreprise". "Ces mythomanes, petits et grands, poursuit-elle, sont selon moi le reflet d'une caractéristique première du Net où chacun peut mentir à sa guise pour faire mordre à l'hameçon." D'où notre question, serions-nous tous des mythos en puissance dès qu'il s'agit de séduire ? 

Le danger, évidement, c’est de vouloir séduire en mentant carrément.Patrick Papazian, sexologue

"Séduire, c'est montrer le meilleur de soi-même, donc éviter de montrer ce que l’on n’aime pas chez soi", nous explique le sexologue Patrick Papazian. Pour autant, "dire que nous sommes tous menteurs dans la séduction me semble excessif, considère la sexologue Claire Alquier, également contactée par LCI. En réalité, il faut à tout prix distinguer les petits arrangements avec la réalité, propres au commun des mortels, qui constituent une version améliorée de nous-mêmes, et le mensonge délétère, toxique, qui s'exprime au détriment de la proie séduite et manipulée comme une double vie ou un métier inventé de toutes pièces", poursuit-elle. "Il faut aussi questionner la nature du mensonge, si son dessein est réellement pour séduire ou juste par pur narcissisme, pour se rassurer soi-même."


Selon Patrick Papazian, il existe bien un cadre socialement admis de la séduction, un "jeu de rôles" dont les règles implicites sont de ne pas aller trop loin : "Le danger, évidement, c’est de vouloir séduire en mentant carrément. En s’inventant une vie, un physique, des attraits qui ne sont pas vrais. Une photographie de profil archi-retouchée sur Photoshop qui vous rend presque méconnaissable quand la vraie rencontre arrive, et qui peut même rendre celle-ci impossible tant le gap est important avec la réalité."  

Entre injonction à la transparence et petits arrangements avec le réel

Comme le montre le film qui vient de sortir au cinéma Celle que vous croyez, dans lequel Juliette Binoche incarne une femme de 50 ans qui se créé un faux profil pour afficher 26 ans de moins sur les réseaux sociaux, l'époque est idoine pour les mythomanes. Les techniques de falsification de l’information digitale (retouche visuelle accessible à tous, création de faux profils…) permettent aujourd’hui d’atteindre de nouveaux niveaux de mensonge. Une séduction virtuelle pouvant entraîner des catastrophes pour les personnes qui mentent et s’enferment dans ce piège du fantasme de la séduction : "J’ai des patientes et des patients, quelle que soit leur orientation sexuelle ou leur âge, qui ont cédé à la tentation de créer un profil loin de la réalité sur des applications de rencontres, en utilisant parfois une photographie d’un ami ou d’internet, ou en abaissant énormément leur âge", confie Patrick Papazian. "C’est un piège qu’ils ont construit eux-mêmes, qui isole et, surtout, renforce leurs complexes : quand vous arrivez à plaire virtuellement avec un avatar, vous renforcez l’idée que votre 'vrai vous' n’est pas digne d’être aimé, et c’est terriblement douloureux au final." Et pour les victimes pouvant tomber sous la férule d’un être qui n’existe simplement pas, la chute est brutale...

Sur les sites et les applis de rencontres, on ment par omission, on tait les choses moins reluisantes et on met en évidence ce que l'on imagine de positif.Claire Alquier, sexologue

Mais ce que fait l'héroïne de Celle que vous croyez n'est-il pas lié à la schizophrénie de l'époque, entre injonction permanente à la transparence (on sait tout sur n'importe qui en deux clics) et petits arrangements avec le réel (besoin de préserver une part de mystère, de secret, pour cultiver son jardin intime) ? "Si tout se voit et tout se sait sur l'autre, le mystère disparaît et laisse la place à une 'dictature' de la transparence, note Claire Alquier. Cela correspond aussi à la manière dont on se rencontre aujourd'hui, les sites de rencontre et autres applications invitent l'utilisateur à améliorer son image. On ment par omission, on tait les choses moins reluisantes et on met en évidence ce que l'on imagine positif." 


Pourtant, ultra-modernité ou pas, il ne faut jamais perdre de vue cette vérité intemporelle et universelle selon laquelle les défauts rendent uniques, et que vous ne serez jamais aussi lisse qu'une photo sur un profil de Tinder : "La découverte des imperfections de l’autre participe au cheminement amoureux car, l’attirance aidant, l’amour rend aveugle et tolérant et rend charmants tous ces petits défauts que l’autre n’a pas voulu montrer de prime abord", souligne Patrick Papazian. En bref, pour séduire, un peu d’omission ne fait pas de mal pour le jeu et la stimulation, mais la falsification ou l’affabulation promettent des lendemains très difficiles...

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