"Ça me met hors de moi" : pourquoi certains ne supportent-ils pas d’entendre les autres manger ?

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SILENCE, ON MANGE ! - Vous ne supportez pas les bruits de bouche de ceux qui accompagnent vos repas ? Vous êtes certainement atteint de "misophonie", cette détestation ciblée de certains sons qui peut entraîner une détresse psychologique. Un psychiatre nous éclaire sur ce mal très répandu.

Vous êtes à table avec vos amis, vous passez une bonne soirée lorsque soudain, vous vous focalisez sur les bruits de bouche de chaque convive : un tintement de fourchette sur les dents, une mastication trop forcée... Et ce moment jovial de partage de se transmuer en calvaire auditif. Un mot désigne cette détestation acoustique poussée à l'extrême : la "misophonie" (littéralement "haine du son"), qui fait partie de la grande famille de ces troubles anxieux où une intense irritation naît de petits détails. 


Sur le site Misophonie.fr, on peut lire une foultitude de témoignages agacés face aux bruits jugés horripilants : Christopher avoue un "énervement évident" et raconte ce que ce phénomène produit en lui : "perte de concentration, dégoût, haine, des sensations que je ne souhaite à personne de connaître. Axelle confie de son côté : "J’attaque la personne qui mange ou fait du bruit. Je sais que c’est grave car ce n’est pas de sa faute, mais je ne trouve pas de moyens efficaces pour réduire ses nuisances et vivre enfin en paix." Quant à Marielle, elle serait "capable de tuer quelqu’un" : "Je suis incontrôlable hélas. En général, je pars, mais lorsque je suis dans l’impossibilité de fuir, je ne peux m’empêcher de faire des réflexions très déplacées". Ne parlons pas d'Emmeline, tout aussi radicale : " Quand j’entends une personne manger, se gratter, rire niaisement, tousser... Cela me met hors de moi, j’ai envie de me lever et de la frapper, de l’étrangler…". 


Ce trouble neuro-psychique, rarement diagnostiqué mais commun, peut être caractérisé par des états psychiques désagréables, limite flippants, comme ceux cités ci-dessus. Mais ne sommes-nous pas tous misophones quelque part ? Selon le psychiatre Jérôme Palazzolo, sollicité par LCI, "si le simple fait d'entendre son ou sa conjoint(e) mastiquer bruyamment vous énerve, cela ne signifie pas que vous souffrez obligatoirement d’une misophonie. En revanche, il y a nécessité d’intervenir lorsque cela a un impact sur le mode de fonctionnement de l'individu, sur son comportement ; bref, lorsque ces bruits vous gâchent littéralement la vie !" 

Des composantes biologique, psychologique et sociale

Comment s'explique ce trouble, qui présente des symptômes communs avec d’autres pathologies psychiatriques telles que le TOC ou les phobies ? Comment devient-on obsédé par le moindre son de bouche ? Notre psychiatre rappelle que "nous sommes des organismes complexes, dont la santé mentale varie en fonction de réactions biochimiques qui ont lieu dans notre cerveau" : "On secrète continuellement des 'messagers', les neurotransmetteurs, qui transmettent des informations d’un groupe de neurones à un autre. Ces 'messagers', comme la sérotonine ou la dopamine, sont parfois présents en trop grande ou en trop faible quantité, et ces variations peuvent alors être sources de troubles", comme la misophonie.

Le misophone est-il condamné à ruminer sa détestation des bruits jusqu'à la fin de sa vie ? "Il existe bien sûr des médicaments éventuellement prescrits par le médecin, qui ont pour rôle de réguler les taux des neurotransmetteurs, principalement la sérotonine, mais l’intervention thérapeutique doit réellement s’envisager à plusieurs niveaux", selon Jérôme Palazzolo. "Connaître le fonctionnement d’une cellule de foie, poursuit-il, ne permet pas de comprendre quelle est l’action de cet organe dans sa globalité. De la même manière, connaître la dynamique d’un groupe ne permet pas de comprendre comment chacun de ses membres réagit individuellement. On ne peut donc aborder la misophonie que si on la considère au centre d’un réseau d’interactions multiples. En somme, ce trouble peut avoir une composante biologique (un taux de sérotonine abaissé), une composante psychologique (une personnalité anxieuse) et une composante sociale (un environnement stressant)."

Une réponse au trouble à l'intérieur de soi-même

Le psychiatre, qui a eu à prendre en charge quelques cas de misophonie, considère que cette affection réagit bien à l’association entre antidépresseur, qui booste la sérotonine et n’est donc ici pas prescrit spécifiquement dans l’optique de lutter contre une dépression, et TCC (thérapie cognitivo-comportementale) : "La démarche suivie en TCC est une démarche structurée qui nécessite de définir un 'plan d’action' : on va chercher à modifier directement les comportements désadaptés afin de permettre à la personne qui souffre de misophonie de se libérer rapidement des symptômes qui la font souffrir."

Il s'agit de faire adopter à celui ou celle qui en souffre une vision plus pragmatique qu'à l'accoutumée : "Le but est de 'désapprendre' les comportements qui vous gênent, et à en adopter d'autres qui permettent une vie plus normale. Au delà de l'action sur les comportements, l'apport de la psychologie cognitive fait que vous allez tenir de plus en plus compte de vos idées et de vos propres sentiments, de votre univers intérieur : quelles sont les réactions corporelles que provoque la situation angoissante ? Dans quelles circonstances les symptômes sont-ils apparus la première fois ? Quelles en sont les conséquences familiales, sociales, professionnelles ? Comment réagit votre entourage, votre famille ?" Bref, c'est à partir de toutes ces réponses que va pouvoir s'élaborer une stratégie thérapeutique déterminée, pouvant aider celle ou celui qui souffre de ces petits sons déréglant le quotidien.

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