"Un regard que chacun devrait porter sur les troubles psychiques" : le "Joker" de Joaquin Phoenix analysé par deux psys

Psycho

L’ŒIL DES PSYS - Lion d'or à la Mostra de Venise, "Joker" de Todd Phillips retrace les origines de l'ennemi juré de Batman, avec Joaquin Phoenix dans le rôle-titre. Mais d'un point de vue psy, que nous raconte l'anti-héros de ce film sombre et controversé ?

Dans Joker, actuellement en salles, Joaquin Phoenix explore les origines de l'ennemi juré de Batman à travers une histoire inédite, donnant une nouvelle approche au genre et montrant comment Arthur Fleck va devenir ce méchant bouffon au début des années 1980 à Gotham City. On découvre alors son histoire, sa première ambition consistant à faire plaisir à sa mère en mettant "du rire et de la joie dans ce monde". 

Au départ, on retrouve l’homme dans la rue ou à l'hôpital avec un nez rouge et du maquillage de clown, tentant de donner le sourire aux passants et à un petit garçon derrière un grillage, et rêvant d'une carrière de comédien de stand-up. "L’histoire de Joker s’attache à un clown marginal, vivant avec sa mère, rêvant de faire rire les autres et d’être populaire, commente le psychologue Sébastien Garnero. Malheureusement, les gens rient de lui, d’un rire méprisant, humiliant dans le groupe social et participant à la mise à l’écart, à l’exclusion de l’autre dans sa différence, le renvoyant à un être non conforme, l’invalidant d’un point de vue social."

Joker prend sa revanche d’anti-héros face à ce monde et cette société qui le rejette, et deviendra le symbole des oubliés, des sans-grades, des exclus du système- Sébastien Garnero, psychologue

Dans Joker, on voit donc le protagoniste se développer petit à petit comme quelqu’un de schizophrène : "Les rires et les pleurs deviennent immotivés dans les troubles schizophréniques, explique Sébastien Garnero. Un symptôme de discordance affective où le sujet dissocie sa mimique et son rire du contexte émotionnel. On assiste alors à une désynchronisation des affects et de leurs expressions mimiques, faciales et sonores, soit l’exemple typique du schizophrène riant dans un contexte neutre ou sans rapport avec la situation." 

Le Joker devient alors porteur d’une forme pathologique de rire nerveux incoercible, grandiloquent et mêlé à des larmes : "Le rire du Joker reflète sa bizarrerie, son inadaptation sociale puis sa folie, se révèle une métaphore de son mal être, de sa tristesse, de sa frustration profonde qui provoque le rejet et la moquerie des autres, poursuit notre psychologue. Il prendra alors par un hasard de circonstance sa revanche d’anti-héros face à ce monde et cette société qui le rejette, et deviendra le symbole des oubliés, des sans-grades, des exclus du système."

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"Pas de lecture réelle du trouble psychique du Joker"

Plus que le Joker, c'est la société elle-même qui est malade. Vivant seul avec sa mère, il est atteint de troubles qui le font régulièrement éclater d'un rire douloureux, mais rien n'est clairement nommé ou explicité. Egalement sollicité par LCI, le psychiatre Jean-Victor Blanc, qui a vu Joker en salles, considère qu'il n'y a pas de lecture réelle du trouble psychique du Joker : "J'y vois une sorte de chimère, des pathologies psychiatriques mais aussi des pathologies neurologiques. On le voit avec son traumatisme crânien qui probablement induit ce rire spastique. L’écueil serait de vouloir attribuer une pathologie au Joker et donc d'attribuer la violence de ce personnage à une pathologie psychiatrique. Cette erreur principale est heureusement évitée dans le film de Todd Phillips."

Aux Etats-Unis, certains redoutent que le film puisse inciter à la violence, mettant en cause l'empathie dont fait preuve Todd Phillips à l'égard de son Joker. Des familles de victimes de la fusillade d'Aurora (Colorado) en 2012, lors de laquelle un jeune homme de 24 ans avait ouvert le feu durant la projection de The Dark Knight Rises, ont récemment publié une lettre ouverte adressée au studio Warner, regrettant un film qui "présente ce personnage et son histoire avec de la compassion". 

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Le regard empathique porté dans le film sur le Joker est un regard que chacun devrait porter sur tous les troubles psychiques- Jean Victor Blanc, psychiatre

Le psychiatre pointe précisément la justesse du traitement, "notamment la phrase où le Joker dit : 'Le pire dans une maladie mentale, c’est que les gens s’attendent à ce que vous agissiez comme si vous n’en aviez pas'. N'importe quel patient pourrait prononcer cette phrase qui assigne. On rend les patients responsables de leur trouble et en même temps on leur demande de rendre ce trouble visible. J'ajoute par ailleurs cette scène malheureusement assez criante de vérité où la thérapeute dit au Joker : 'écoutez, il n’y aura pas de séance la semaine prochaine puisque on nous coupe les fonds'. Un certain arbitraire de situations soignantes qui malheureusement ne relève pas de la fiction".  

En comparaison avec les autres représentations du Joker au cinéma (Jack Nicholson dans Batman, Heath Ledger dans The Dark Knight ou encore Jared Leto dans Suicide Squad), Jean-Victor Blanc juge "intéressante" l’évolution dans la représentation avec une dimension "moins caricaturale" du personnage  : "Il y a plus de nuance, traduisant une volonté de compréhension, et je pense que ce regard empathique porté dans le film sur le Joker est un regard que chacun devrait porter sur tous les troubles psychiques."

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