Vous la ressentez peut-être aussi : connaissez-vous la "rage du trottoir" ?

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MAL URBAIN - Si vous pestez contre les gens qui marchent lentement dans la rue et vous bloquent le passage, vous souffrez de ce que les scientifiques ont baptisé "la rage du trottoir". Qu'est-ce qui l'explique ? Comment en venir à bout ? Une psychologue nous dit tout.

"J’ai envie de tuer les gens qui n’avancent pas dans la rue ou qui prennent tout le trottoir". Vous vous reconnaissez dans ce témoignage d'un anonyme (qui tient à le rester) et ses fantasmes d'acte violent ? Vous éprouvez très certainement "la rage du trottoir" (la "sidewalk rage", en anglais), une maladie bien de notre siècle traduisant notre agacement face aux quidams qui déambulent au ralenti, provoquant d’affreux bouchons piétonniers et augmentant notre pression sanguine. En cause, le plus souvent, des enfants turbulents, des retrouvailles impromptues, des selfies intempestifs, des pauses de lèche-vitrine... Bref, des aléas de la vie des autres qui obstruent le passage et, donc, font enrager le piéton impatient. 


Selon la psychologue Laurie Hawkes, jointe par LCI, ces ralentissements agressent notre propre vitesse de croisière et nous obligent ainsi à modifier notre pilotage automatique : "En réalité, chacun aime marcher à son rythme sur le trottoir, rapidement comme lentement, tout dépend ce que l’on a à faire dans les minutes qui suivent. Mais quelqu’un marchant lentement entrave la liberté de celui qui marche rapidement, c’est aussi simple que ça. En voiture, ce n'est pas le même phénomène dans le rapport à l'espace et au temps, on sait pertinemment que l’on sera tôt ou tard confronté à des encombrements : un embouteillage, un accident, des travaux... Mais lorsque nous sommes à pied, qui peut nous stopper ? On veut pouvoir bouger librement, ne pas être emprisonné dans une masse." Un changement de cadence qui provoque une frustration et un stress, transformant violemment notre perception du temps, nous en faisant en perdre alors que nous n’y sommes pour rien. Ce qui incite presque à percevoir chez le piéton endormi un mépris des règles sociales.

Rage contagieuse

Cette "rage du trottoir" est si répandue dans le monde que le phénomène est désormais sérieusement disséqué. Aux Etats-Unis, le Wall Street Journal avait tiré la sonnette d'alarme dès 2011 dans une étude révélant que "les touristes marchent 11% plus lentement que la moyenne, les fumeurs 2,3% et les usagers de téléphone portable 1,6%, alors que les piétons qui écoutent de la musique avec des écouteurs marchent 9% plus vite". Des chiffres qui ont peut-être empiré depuis. En 2013, The Telegraph assurait de son côté que 27% de la population britannique avait cette "rage", un sondage qui avait incité le grand magasin Argos, à Liverpool, à peindre devant sa devanture sur le trottoir l’inscription "voie rapide". Autant de manifestations d'une "crise publique de santé mentale qui doit à tout prix être traitée et inversée", selon Leon James, spécialiste du sujet et psychologue à l’Université d’Hawaï, interrogé dans Vice magazine


Certes, mais comment calmer cette "rage du trottoir" ? Il n'y a "pas de réelle solution" à cette impatience chronique, nous répond Laurie Hawkes. D’autant qu’en bien des circonstances, nous pouvons être rageurs comme objets du rageur. "Il faut faire montre de sagesse, prendre son mal en patience et accepter la lenteur d'autrui pour mieux maîtriser ses émotions." 

Un refus de la lenteur, une aversion pour la flânerie

Après tout, n’est-ce pas contre cette lenteur, cet art de la flânerie que le piéton hardi peste ? Selon la psychologue, c'est propre aux grandes villes : "Les gens lents, inattentifs, distraits deviennent des boulets pour tous les jeunes professionnels efficaces qui ne supportent pas de perdre de temps, qu’on le leur fasse perdre, surtout que, dans leur conception de la ville, ces 'boulets' qui semblent n'avoir rien de mieux à faire pourraient sortir à un autre moment. C’est comme si les trottoirs leur appartenaient et que c’était aux autres de se mettre au diapason de leur horloge, de leur dynamique, de leur sens du contrôle." 


Dans nos ultra-modernes mégapoles, serions-nous devenus des "malades mentaux du bitume" , comme l'affirme l’alarmiste Leon James ? Possible au vu de tous les autres paramètres de stress du trottoir : outre les déjections canines, saluons les motos, les scooters, les vélos et autres trottinettes qui, comme s'en amuse la psychologue, "nous empêchent de passer, polluent juste sous notre nez, nous crient dessus si on ne se pousse pas…". Soit autant d’occasions de faire râler les rageurs enragés du trottoir... que nous sommes tous un peu. 

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