"Years And Years", "The Handmaid's Tale"... D'où vient notre fascination pour les séries dystopiques ?

Psycho

VISIONS DU FUTUR - De "Black Mirror" à "The Handmaid’s Tale" en passant par "Years And Years", on ne compte plus les séries dystopiques, c’est-à-dire se déroulant dans un futur aux allures de cauchemar éveillé. Mais d’où vient cet attrait pour l'obscurité ? Deux psychologues et un sociologue nous apportent leurs lumières.

Ce lundi soir étaient diffusés sur Canal+ les premiers épisodes de Years and Years, une formidable mini-série anglaise signée Russel T. Davies, sorte de mélange entre Black Mirror et Six Feet Under. Soit une fresque familiale qui démarre en 2019, saute les années d’épisode en épisode, le tout convergeant vers le pire "socialement" parlant (régression intellectuelle, désastre climatique, montée de l’extrême droite, du racisme, de l’homophobie, fascination pour les bouffons populistes…). 

Bienvenue dans le monde merveilleux de la "dystopie", soit une contre-utopie pavée de ruines. Un récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu'elle empêche ses membres d'atteindre le bonheur. Un genre fréquenté par des séries (Black Mirror, The Handmaid’s tale), des films (la saga Hunger Games, Battle Royale, Les Fils de l’homme…), voire la littérature (Soumission de Michel Houellebecq), rappelant que la relative tranquillité du mode de vie occidental reste un luxe reposant sur un équilibre fragile, qu'un rien peut ébranler. 

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Selon de nombreux exégètes, la dystopie serait intrinsèquement liée à la "notion d’apocalypse". Et son succès se révèle actuel pour des raisons très précises, aux yeux du sociologue Rémy Ouhghiri : "Il y a actuellement dans la société française une conviction partagée par environ deux tiers des Français selon laquelle notre modèle économique et culturel est au bord de la rupture. Depuis le début des années 2000, tous les espoirs nés de la chute du mur de Berlin et de la fin de l’apartheid ont été battus en brèche. Les attentats du 11 septembre 2001 et la montée du terrorisme ont remis en cause l’idée que le monde allait progressivement s’unifier culturellement autour de la démocratie. La crise écologique chaque année un peu plus évidente et criante assombrit l’avenir. La numérisation accélérée de la société, malgré ses côtés très positifs, engendre le sentiment d’être pris dans une toile qui ne nous laisse aucun répit et qui nous espionne. L’émergence des intelligences artificielles fait peser sur le marché du travail une menace de plus en plus concrète. L’essor du populisme dans les démocraties occidentales fait renaître le spectre des années 30. C’est dans ce contexte que l’on observe la multiplication et le succès des fictions dystopiques comme La servante écarlate, Divergente, Hunger Games, Black Mirror…"

Une tendance au catastrophisme qui s'est généralisée, devenant la vision du monde dominante : "Tout cela s’est produit sur une vingtaine d’année", poursuit-il. "Les visions d’avenir positif se sont éclipsées au profit de visions noires et irréversibles. La poétesse luxembourgeoise Anise Koltz avait résumé ainsi ce qui nous arrive : 'Autrefois, l'homme avait peur de l'avenir, aujourd'hui l'avenir a peur des hommes !' Dans ce contexte, les dystopies sont à la fois un reflet de la sensibilité dominante (la civilisation humaine va bientôt s’effondrer), le symptôme d’un changement d’attitude face à l’avenir (après l’optimisme des années 90/début 2000) aboutissant au pessimisme catastrophiste d’aujourd’hui, et une forme de catharsis (on joue à se faire fictivement peur pour éloigner le danger ou s’y préparer par procuration)."

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Des "évolutions sociales" menacées de disparaître

Et d’un point de vue psy, comment expliquer l’attrait que ce genre suscite ? La trouille, évidemment. Pour le psychologue Benjamin Thiry, également sollicité par LCI, "les récits dystopiques reposent sur une angoisse relative à la dégénérescence de la civilisation humaine" : "Face aux évolutions perçues par des groupes humains comme positives (par exemple l’accès à des nouvelles technologies ou la plus grande autonomie des femmes), ils jouent sur l'idée que ces évolutions sont si fragiles qu’elles pourraient aisément disparaître et à chaque fois, une évolution menace fondamentalement la nature humaine. Depuis plusieurs décennies, nous connaissons un grand nombre d’évolutions technologiques qui modifient les habitudes de vie de toutes les strates de la société. Il n’est dès lors guère étonnant que l’angoisse d’y perdre notre nature profonde soit régulièrement activée dans les livres, films et séries."

 

Autant d'œuvres d'art qui nous plongent dans des situations inconfortables pour éveiller et ébranler les consciences, mais qui instaurent une distance salvatrice : "L'avantage de ces œuvres angoissantes, c'est que le spectateur peut s’identifier tout en ne s’identifiant pas, parce qu'on lui dit qu'il s'agit du futur. Ce qui se trouve de l’autre côté de l’écran n’est pas chez nous et cette distance rassure." 

L’ennemi est bien identifié dans les sociétés dystopiques qui nous rendent, ainsi, la menace très lisible.- Samuel Dock, psychologue

Il peut même naître une paradoxale jouissance à consommer de la dystopie, jouant sur le sentiment de révolte que peuvent eux-mêmes ressentir les spectateurs de ces séries. Le psychologue Samuel Dock nous l'explique parfaitement : "Les récits dystopiques décrivent des sociétés où il n’y a pas de place pour être, pour advenir, pour désirer. Bref, pas de place pour le sujet. Freud expliquait que la société demande à renoncer à une part de sa liberté individuelle, à ses pulsions, à ses désirs, pour pouvoir supporter la vie en collectivité, tout en en ayant besoin". "Ainsi, poursuit-il, l’individu a besoin de se révolter contre la société aliénante, et les sociétés dystopiques exaltent le sentiment de révolte. L’ennemi y est bien identifié, rendant la menace très lisible, montrant aussi comment les citoyens ont renoncé".

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Nécessité de se projeter à travers un "héros élu"

Ce qui est malin dans le cas de la série Years And Years, c’est qu'elle permet aux téléspectateurs de s’identifier aux membres d’une famille, dernier refuge face à l'horreur du monde : "Pour pouvoir se rebeller derrière son écran, pour s’opposer à cette société ogresse qui lui a tout pris, le téléspectateur a besoin de se projeter sur le héros ou sur l’héroïne qui va affronter cette société dystopique", analyse Samuel Dock. "Confronté à une expérience, il va se comporter un peu comme Moïse qui va guider le peuple avec lui  et l’amener vers la lumière." 

Dans ces fictions, le sentiment de révolte, la volonté d’insubordination deviennent soudain accessibles.- Samuel Dock, psychologue

Sous couvert de parler du futur, ces dystopies se construisent avec ce qui se passe aujourd'hui. Selon Samuel Dock, "il suffit de regarder ce qui se passe autour de nous, dans la société, aux informations, pour réaliser que nous vivons déjà dans un climat dystopique. C’est d’ailleurs le postulat d’une série comme Years And Years qui part du présent et des menaces qui le gouvernent, pour dériver sur plusieurs années… Dans ces fictions, comme un écho au travail de George Orwell sur 1984, ce sentiment de révolte, cette volonté d’insubordination deviennent soudain accessibles. Une opposition rêvée face à un surmoi civilisé, où on est délesté du monde qui est le nôtre, de nos habitudes, de nos routines, pour accomplir le grand fantasme de nos sociétés dites post-modernes, celui de survivre." 

Des fantasmes, vraiment ? Certains parallèles avec des séries dystopiques font froid dans le dos, comme aux Etats-Unis où The Handmaid’s tale est devenu un symbole de résistance face à l’adoption de lois extrêmement restrictives en matière d’IVG. Quoi de plus angoissant finalement de réaliser que la fiction que l’on prenait plaisir à voir de loin, derrière son écran protecteur, rejoint notre réalité de façon aussi immédiate et aussi concrète.

Nous ne sommes plus capables d’imaginer un futur positif.- Rémy Oudghiri, sociologue

A bien des égards donc, les dystopies en disent plus sur notre vision du présent que sur notre vision de l’avenir : "Notre présent est aujourd’hui privé d’avenir, nous sommes incapables de nous projeter à long terme", estime le sociologue Rémy Oudghiri. A ses yeux, "le succès des dystopies traduit cette incapacité. C’est le reflet d’une civilisation qui ne sait plus où elle va. Les progrès technologiques sont impressionnants mais ils ne s’accompagnent pas de progrès humain et social. Les technologies, par exemple, ont tendance à produire de la solitude. Nous n’avons jamais eu autant les moyens de communiquer, or les vrais échanges sont rares. Les dystopies expriment ce malaise vécu au quotidien d’un progrès technique dépourvu de sens". "Un philosophe italien, conclut-il, évoquait il y a quelques années 'l’âge de la performance insignifiante'. Nous sommes performants, mais nous ne sommes pas capables de donner du sens. D’où ces visions noires du futur. Nous ne sommes plus capables d’imaginer un futur positif."

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