France-Irlande : que se passe-t-il dans la tête d'un buteur ?

RUGBY
PSYCHOLOGIE — C'est bien connu, les pénalités, c'est dans la tête. Le doute et la contre-performance ne sont bien souvent que la suite d'une construction mentale. Ce qui fait la différence, c'est la préparation psychologique. Avant que Frédéric Michalak et Jonny Sexton se livrent un duel à distance au pied, on a cherché à comprendre avec l'aide de Cécilia Delage, psychologue du sport et de l'ancien buteur Yann Delaigue.

A ma droite, Frédéric Michalak, buteur attitré du XV de France avec un taux de réussite au pied de 86,7 % depuis le début de la Coupe du monde. A ma gauche, Jonny Sexton, artificier en chef du XV du trèfle, affichant lui 72,7%. Comme tous les tireurs d'élite, aux entraînements, les deux ouvreurs font systématiquement du rab et répètent inlassablement les gestes de cet exercice éminemment solitaire. Mais la caractéristique fondamentale pour la réussite face aux poteaux ne se travaille pas seulement avec un ballon.

Yann Delaigue, ancien ouvreur de l’équipe de France (20 sélections) et buteur émérite, sait qu'une pénalité ne se joue pas avec le pied mais avec la tête. Pour ce retraité des terrains, passé par le RC Toulon et le Stade Toulousain, "taper les pénalités, c'est à 90 % une question d'ordre psychologique". Cécilia Delage, psychologue du sport et préparatrice mentale, connait bien les ressorts de la concentration, et donc les soubresauts dont peuvent être victime les buteurs. Au rugby, ce poste, chargé de transformer les temps forts de l'équipe en points sonnants et trébuchants, est "celui qui est le plus soumis à la pression".

Comment vaincre la gamberge

Résister à cette pression est le point central de cet exercice. Cécilia Delage explique : "La pression peut être interne, issue du passé du joueur ou provoquée par une exigence personnelle trop forte. Elle peut aussi venir de l'extérieur, induite par les regards de ses coéquipiers, de son entraîneur, du public". Ces attentes, qui peuvent, et doivent, exister pour rester concentré et efficace, deviennent nocives lorsqu’elles s’imbriquent et finissent par "générer un état de stress important entraînant des émotions et pensées négatives".

C’est sur ses problématiques précises que les plus grands écarts se creusent entre les champions : "Chaque buteur ne va pas ressentir la même chose à ce moment", les moins au point mentalement ressentiront "une grande excitation quand d'autres seront davantage dans la peur. Ce qui sera le plus nocif, ce sont les pensées et émotions reliées aux conséquences, aux résultats, aux réactions de l’environnement direct ou indirect. Tout ce qui va entraîner la peur d’échouer, augmenter le stress et diminuer la confiance”. Yann Delaigue confirme : “Quand un mec sait que s'il n’est pas à 100% de réussite, il ne jouera pas le match d'après, ça pose la question de savoir comment on compte donner confiance au buteur”.

Les problèmes désormais identifiés, reste à trouver les solutions. Chercher à repousser ces pensées négatives semble être plutôt contre-productif : "C’est comme nager à contre-courant, le buteur va s’épuiser mentalement sans parvenir à se détacher de ses pensées". Demandez à Quade Cooper, l'ouvreur australien. Son taux de réussite au pied ne dépasse pas les 50% (6 transformations manquées sur 11 tentées), un rendement rédhibitoire à ce niveau de la compétition.

Au lieu de lutter, Cécilia Delage préconise plutôt de se laisser porter par un courant de réussite : “Il faut faire naître les pensées positives. Et cela ne peut se faire correctement que si le joueur a confiance en lui”. Une confiance qui passe, encore une fois, par une sécurité de l’emploi, toujours selon Yann Delaigue : “Les buteurs ont besoin de savoir qu'on compte sur eux. Halfpenny, Carter ou Wilkinson ne se posent pas la question de savoir s'ils seront titulaires le week-end d'après....”

Utiliser l'imagerie pour ne plus se poser de questions

Si le doute peut être rampant, à quel moment est-il le plus handicapant pour le buteur ? Une évidence pour Cécilia Delage : “Lorsqu’il doit être acteur, c’est-à-dire lorsqu’il sait qu’il doit tirer”. Dès le coup de sifflet de l’arbitre donc. Et à ce moment-là, surtout, ne pas penser à l’après : “Car se concentrer sur ce qui nous fait peur nous empêche d’être concentré sur ce qu’on doit faire. Si le buteur se focalise sur le futur, c’est angoissant car il ne peut qu’imaginer les conséquences de son tir. S’il se concentre sur le passé, ce sont des émotions variables, soit positives s’il a été en réussite, soit négatives s’il a été en échec". À double tranchant, donc...

Alors quand travailler sur ses pensées ? “Le meilleur moment pour apprendre à faire émerger les pensées positives est de travailler certaines situations spécifiques lors des entraînements, prendre conscience de ses ressentis et savoir les verbaliser”. Profiter de moments où l'on est plus libre pour se concentrer : “Le buteur peut aussi se préparer mentalement sur ses tirs dans les vestiaires, avant le match, ou lors de l’échauffement. C’est une démarche qui doit être très personnelle”. Et visualiser avant d'agir : “Travailler à partir de l’imagerie mentale qui va aider le buteur à intégrer des sensations bien précises, à se concentrer sur l’instant T et sur lui-même, pour être dans son action et éviter ainsi de se poser des questions”.

De cette manière, le buteur ne se concentrera que sur son objectif et comment y parvenir, sans réfléchir aux conséquences futures, ni aux échecs passés. Gérer son stress est la clé de la réussite, puisque il y existera forcément : “Avoir du stress est normal, il faut en revanche savoir le gérer”. La raison pour laquelle “des exercices de relaxation sont aussi beaucoup utilisés car ils permettent de se relâcher en l’espace de quelques secondes, c’est à ce moment-là que peuvent être évacuées les pensées négatives pour laisser place à l’action”.

Des conseils utiles aussi bien face aux perches que pour le commun des mortels !

Propos de Yann Delaigue reccueillis par Emmanuel Bousquet.

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