"Anglais", "Sud-africain", "Brésilien": les variants du coronavirus ont-ils une nationalité ?

"Anglais", "Sud-africain", "Brésilien": les variants du coronavirus ont-ils une nationalité ?

NO BORDER - Accoler la "nationalité" chinoise au Covid-19 avait suscité l'indignation des communautés asiatiques dans le monde, y compris en France. Attentive à éviter la discrimination par l'origine, l'OMS semble cette fois dépassée par la multiplication des variants appelés à tort "anglais", "brésilien" ou "sud-africain", mais dont les noms scientifiques sont imprononçables.

En Afrique du Sud, on est inquiet des discriminations qui pourraient s'attacher à la provenance du variant qui y a été identifié. Ainsi le principal épidémiologiste du pays, le professeur Salim Abdool Karim, a prévenu le 13 février d'une possible "stigmatisation" : "Cela donne l’impression que nous avons créé le variant et que nous le propageons partout.". Il appelle l'OMS à donner rapidement un nom aux variants les plus actifs, au lieu de l'imprononçable "501Y.V2", sa désignation scientifique officielle. Le professeur rappelle que le "patient zéro" n'a pas été localisé, et qu'on ignore s'il était effectivement sud-africain.

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Identifier une maladie à son origine présumée n'a rien de nouveau. Très vite, dès le début de la pandémie en 2020, les populations d'origine chinoise et plus généralement asiatique, avaient subi de premières discriminations. Au point qu'en France, un hashtag avait été créé : #jenesuispasunvirus. Donald Trump, quant à lui engagé dans une guerre commerciale avec la Chine, l'avait systématiquement désignée comme l'origine du virus, voire de l'avoir propagé à dessein, en l'appelant sans ambages le "virus chinois" à longueur de tweets rageurs. Peu de temps après, le gouvernement chinois avait commencé à propager une rumeur réciproque, selon laquelle le virus viendrait en fait... des États-Unis.

L'OMS avait réagi rapidement, en conseillant de généraliser l'expression de "nouveau coronavirus", ce qui globalement a fini par prendre. Le nom de la maladie qui en résulte, le/la Covid-19, est entré dans le vocabulaire courant, même si on la confond souvent avec le virus lui-même. D'ailleurs, dès 2015, soit bien avant l'apparition du nouveau coronavirus, l'Organisation avait tenu à remettre les pendules à l'heure, éditant même un guide pour mieux nommer les maladies.

La "grippe espagnole"... qui venait du Kansas

En effet, les noms choisis pour désigner les nouvelles pathologies découvertes ou les virus émergents, procèdent de divers lexiques. Ebola est par exemple le nom d'une rivière de République Démocratique du Congo, qui fut  choisi pour désigner le virus en évitant le nom du village où il avait été détecté... au risque de stigmatiser tous les riverains de la plaine de l'Ebola.

Plus loin dans le temps, la "grippe espagnole", qui décima la population mondiale entre 1918 et 1919, n'avait rien d'ibère. L'Espagne fut simplement le premier pays à rendre compte de cette épidémie, alors que la plupart des pays occidentaux étaient tout aussi contaminés, mais astreints au secret militaire par leur implication dans la Première guerre mondiale. Après plusieurs hypothèses, il semble désormais acquis que ce virus s'était en fait développé sur une base militaire du Kansas.

De nombreuses pathologies portent le nom de leur découvreur (Alzheimer, Parkinson...), mais parfois même du premier patient identifié. Ainsi, le Facteur Hageman, une protéine dont la déficience entraîne une pathologie de la coagulation sanguine, est tiré du nom de la première personne chez qui on avait diagnostiqué cette maladie rare.

Et bien sûr, on se souvient de l'association catastrophique entre le SIDA et la population homosexuelle. Le premier nom utilisé par les scientifiques pour désigner ce virus émergent fut "GRID", qui le reliait directement à la communauté gay (Gay-Related Immune Deficiency, ndlr). Le surnom de "cancer gay", plus largement utilisé, mit longtemps à disparaître

VOC- 202012/01 ou 501.V2 : des noms scientifiques imprononçables

La préoccupation de l'OMS en 2015 concernait des cas récents, comme le MERS, un autre coronavirus, dont les initiales font référence au Moyen-Orient (Middle-East, NDLR), où il avait été détecté. Le virus H1N1, resté dans les mémoires, avait d'abord été surnommé "grippe mexicaine".  Lors des recommandations de 2015, le sous-directeur de l'OMS, Keiji Fukuda, soulignait d'ailleurs : "La dénomination des maladies a une importance réelle pour les personnes directement touchées. On a déjà vu des noms de maladies déclencher des réactions brutales à l’encontre des membres de certaines communautés ethniques ou religieuses, créer des obstacles injustifiés aux déplacements, au commerce et aux échanges, et provoquer l’abattage inutile d’animaux destinés à la consommation".

Aujourd'hui, la multiplication des variants du nouveau coronavirus rend difficile de leur donner à chacun un nom universellement facile à prononcer et à retenir. Leur pays supposé d'origine s'est donc imposé, au grand public comme aux médias, au lieu de leur désignation officielle particulièrement ésotérique. Le variant dit "sud-africain" répond ainsi au doux nom de 501.V2, et "l'anglais" de VOC-202012/01. Ils ne sont que ceux, parmi les innombrables variants détectés, à s'être imposés et propagés massivement, d'où cette nomenclature complexe, qui permet aux experts de les situer dans la progression des mutations. 

Ce qui s’est passé en Angleterre aurait pu se produire n’importe où- Yves Gaudin, virologue

On prend donc le risque de jeter l'opprobre sur les pays d'où semblent provenir les variants, Angleterre, Brésil ou Afrique du Sud. Selon le virologue Yves Gaudin, contacté par LCI, les pays d'origine n'ont aucune responsabilité dans la mutation qui aurait eu lieu sur leur sol - ce qui d'ailleurs n'est pas complètement démontré. 

Par exemple, explique-t-il, "ce qui s’est passé en Angleterre aurait pu se produire n’importe où. L'apparition de mutations, c’est le jeu du hasard. Mais là, il se trouve qu’elle a conduit à un variant plus contagieux". La période de levée des restrictions, entre deux vagues épidémiques, a pu jouer un rôle : "Un tel variant aurait probablement eu du mal à émerger en phase de confinement. Mais dans une période sans mesure particulière, pendant laquelle les gestes barrières sont moins respectés, alors le variant a plus de chances de se propager."

Aucun pays n'est prémuni contre ce genre de scénario, car "le facteur le plus important", poursuit le virologue, "c’est probablement que c’est un virus qui est plus efficace, plus contagieux", et même "en France, on le voit déjà prendre le dessus, petit à petit."  

Pour le variant brésilien, la situation est surprenante :  la population de Manaus, où il aurait émergé, avait largement été contaminée par la première vague, ce qui ne l'a pas protégée du variant. Pour Yves Gaudin, "disons que la région avait été très touchée, mais ce variant arrive avec des différences dans la 'spike', qui lui permettent d’échapper à l’immunité des premiers malades. Et il est certain que cette situation peut favoriser les émergences de nouveaux variants puisqu'ils ont alors un avantage sélectif."

 

Ce cas de figure est particulièrement contre-intuitif pour le grand public qui, dès lors, se demande à quoi peut bien servir un vaccin. "L'avantage d’un vaccin, c’est qu’il déclenche une réponse immunitaire forte", explique Yves Gaudin, "et c’est bien pour ça qu’on vaccine. Quand on a monté cette réponse immunitaire forte, c’est beaucoup plus dur pour le virus de contourner la barrière." 

Les réponses immunitaires sont en fait de plusieurs types, et c'est ce qui est trompeur, souligne le virologue : "La première est ce qu’on appelle une réponse immunitaire 'innée', une première barrière pas très spécifique, mais quand même capable de distinguer qu’il y a une infection. Quand on élimine très vite, grâce à notre système immunitaire inné, on ne monte pas la même réponse immunitaire que face à une maladie plus sévère. Celle-ci dure un peu plus longtemps, ce qui mobilise le système immunitaire adaptatif et c'est comme cela qu’on développe nos anticorps. Le vaccin fait tout pour atteindre ce résultat : stimuler très fortement l’immunité."

Il n'y a donc pas de paradoxe à ce que les habitants de Manaus, infectés largement par la première vague, aient pourtant subi  la propagation du variant. 

L'hypothèse du patient immunodéprimé

Pour le variant dit "sud-africain", un jeu d'hypothèses existe, qui n'arrange rien à l'effet de soupçon. L'Afrique du Sud étant un des pays les plus touchés par le virus du SIDA, il est possible que le variant ait émergé après l'infection d'un patient séropositif immunodéprimé. Yves Gaudin explique le processus qui a pu survenir :  "On sait que quand un virus s’installe chez une personne immunodéprimée, il met plus de temps à être éliminé. Du coup il va rester longtemps dans l’organisme, y effectuer un grand nombre de cycles. À chaque cycle, il y aura de nouveaux mutants. Et dans certains cas, des mutations s’ajoutant à des mutations, on peut générer un variant plus contagieux."

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La cohérence de cette hypothèse ne justifie bien sûr aucune responsabilisation de l'Afrique du Sud : rien ne démontre que le patient zéro en était un ressortissant, et le cas échéant, aucune mesure n'aurait pu empêcher la mutation de se produire. Et rien ne permet d'exclure qu'il y ait un jour, avec tel ou tel alignement de conditions, un "variant français".

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