Arguments anti-vax, théories "alternatives" : un magazine polémique est-il diffusé gratuitement dans des magasins bio ?

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"FAKE MED" - Arguments anti-vaccins, thérapies alternatives sans fondement scientifique, aliments "anti-cancer", le magazine Biocontact est régulièrement épinglé pour les fausses informations qu'il véhicule. Et pourtant, cette revue mensuelle gratuite continue d'être largement diffusée dans de nombreux magasins bio.

Le député Olivier Véran est "tombé sur ce magazine par hasard", nous confie son chargé de communication. En feuilletant Biocontact, un article sur la vaccination, intitulé "Vaccins obligatoires : Les 5 fake news du Conseil d’Etat",  l'interpelle. "L'extension de la vaccination obligatoire à 11 vaccins a donné lieu à un grand débat au Parlement. Ici, on a un article qui n'est pas du tout objectif, complètement démagogique, nous avons été très étonnés qu'un magazine diffusé aussi largement et gratuitement prenne autant de libertés" avec les arguments scientifiques.

Autre article gênant : une page consacrée au chou brocoli décrit comme étant classé "dans la liste des aliments anti-cancer" et ayant "des propriétés anti-tumorales". Sur Twitter, l'ancien socialiste devenu député de la majorité s'insurge : "Le mensuel gratuit biocontact est une sorte de kamoulox de fakemed, distribué gratuitement à 230.000 exemplaires chaque mois dans des magasins bio. Irresponsable."

Cet argumentaire "anti-vax" est pleinement assumé et revient régulièrement dans les pages de ce magazine, comme le souligne un internaute (cf. tweet ci-dessous). Peu après sa création, Biocontact estimait même qu'un vaccin anti-polio pouvait être à l'origine... du sida.

Mathieu Repiquet, membre du collectif Fakemed, dénonce, lui aussi, le manque de rigueur de ce journal. Il y a consacré un article sur son blog Médiapart, s'attachant à revenir sur les fausses informations et approximations des revues d'avril et mai 2019.

Sur son site internet, Biocontact - qui n'a pas répondu à nos sollicitations - se vante d'être "un média incontournable parmi les consommateurs de produits bio" qui souhaite "informer (...) sur toutes les alternatives dédiées au mieux-être". 

En feuilletant le magazine, on réalise rapidement qu'il s'agit d'une revue engagée. Les auteurs des articles ne sont pas des journalistes, il s'agit principalement de naturopathes comme dans ce numéro sur le jeûne, ou de professionnels présentant leur propre thérapie. L'article "Vaccins obligatoires : Les 5 fake news du Conseil d’Etat" est une reprise du site www.prevention-sante.eu, un site issu d'une boite de communication digitale. Dans chacun des cas, un seul point de vue et aucune argumentation contradictoire. 

Qui contrôle le magazine ?

Derrière Biocontact, on retrouve Jean-Pierre Camo. Ce sexagénaire aurait ouvert un magasin bio dans les années 1980, avant de se lancer dans l'édition, selon sa biographie Babelio. D'après les bilans publics de la société, la revue a enregistré entre 2010 et 2013 un chiffre d'affaires entre 1,4 et 1,6 million d'euros, pour un bénéfice entre 106.000 et 254.000 euros. Mais la motivation semble plus idéologique que pécuniaire.

Sans surprise, c'est dans les magasins bio français qu'est distribué ce magazine, des enseignes des leaders du secteur comme La Vie Claire ou BioCoop, aux petites structures indépendantes. Cette revue gratuite est "exclusivement financée par des annonces publicitaires ciblées", ce qui lui "permet de diffuser les thèmes qui lui sont chers auprès d’un public plus large, bien au-delà d’un lectorat convaincu", se vante Biocontact

Les magasins bio : un terrain favorable

Comment expliquer ce relais à grande échelle ? Pour Emily Destailleur, médecin dans le Nord et par ailleurs consommatrice exclusive de produits bio, le public de ces enseignes est attiré logiquement par toutes les méthodes naturelles, parfois à l'extrême. "Dans ce milieu, beaucoup sont persuadés que la médecine douce est plus efficace que la médecine conventionnelle. On compte aussi de nombreux anti-vax, j'ai même des amis à moi qui défendent cette idéologie, raconte cette mère de deux enfants. Et ce magazine peut alimenter de fausses idées sur le sujet. En réalité, il y a beaucoup de personnes qui sont contre, mais ils ne savent même pas pourquoi. C'est par principe. Derrière, en tant que médecin, ce type de fausses informations complique les choses, il faut davantage expliquer, démonter ces arguments non fondés."

Un brin désabusé, un spécialiste des maladies infectieuses à l'APHP, souligne que "ces informations viennent de personnes qui ont des intérêt cachés, il faut en avoir conscience. Diffuser des magazines, cela a un coût : qui finance ? Qui achète de la publicité et pourquoi ? Certains proposent par exemple des produits naturels à la place des vaccins." 

Ces publicités, très présentes, ont aussi poussé Thibault Ducarn, salarié de Robin des bio, une association lilloise qui gère une épicerie de produits biologiques et éco-responsables, à ne pas diffuser Biocontact. "Nous refusons de faire la promotion de certaines marques, qui appartiennent à des entreprises polluantes ou non éthiques et certaines de ces entreprises achètent de la publicité dans ce magazine", nous explique-t-il.

Des risques sanitaires

Mais son principal argument reste celui de la santé : "J'étais auparavant salarié d'un Biocoop à Lille et on l'avait déjà supprimé à cause d'articles douteux. Il y a trop de partis pris". Il se souvient notamment d'un article sur la thérapie prana : "En gros, le prana, c'est l'idée que l'on peut se nourrir du soleil (en réalité, cette théorie est développée par le respirianisme, mais se base sur le prana, ndlr). C'est extrêmement dangereux, aux Etats-Unis, certaines personnes qui se sentaient complexées sont devenues anorexiques."

Paule Latino-Martel, coordinatrice du réseau NACRe (National Alimentation Cancer Recherche) à l'Inra y voit aussi des risques sur la prévention et le suivi des maladies. La revue évoque par exemple une liste d'aliments anti-cancer, ce qui est trompeur : "Les cancers ont des origines multifactorielles et aucun aliment ou nutriment particulier ne peut servir 'd’antidote', indique-t-elle. Agir efficacement en prévention des cancers, c’est commencer par éviter de s’exposer aux facteurs de risques importants comme le tabac, l’alcool, le déséquilibre alimentaire ou la surcharge pondérale. Finalement, les messages contradictoires ou infondés brouillent ceux provenant des instances officielles et détournent le grand public de bons comportements en matière de santé."

Les distributeurs divisés que la question

De leur côté, qu'en pensent les magasins qui continuent de diffuser cette revue ? Il y a d'abord ceux qui assument totalement. "Nos clients sont ravis d'avoir ce journal gratuit, avance Me Meckert, DG de Moulin des Moines, une entreprise du Bas-Rhin. Chacun peut se faire son opinion et avoir un esprit critique." Même réponse à S. Nature au Mans : "Nos clients en sont très contents, ils le réclament tous les mois. Je travaille ici depuis 30 ans et je pense qu'on l'a toujours distribué". Autre atout de ce journal et pas des moindres : "il y a de la publicité pour nos produits" (des compléments alimentaires, ndlr).

D'autres assurent ne pas avoir connaissance de ces écarts. "Ces magazines sont déposés directement dans nos magasins, ils ne font pas l'objet d'un partenariat ou d'un quelconque échange commercial, assure la direction des Nouveaux Robinson, une coopérative bio qui possède plusieurs magasins en Île-de-France. Nous n'étions pas informés de ces polémiques, assure-t-elle. Par mesure de précaution, nous demandons aux magasins qui l'auraient de le retirer en attendant plus d'informations sur le sujet."

Même rétropédalage pour La Vie Claire. Contacté par LCI, le groupe nous a indiqué "avoir donné en consigne à tous ses magasins en propre de les retirer". "Pour nos franchisés, nous le leur avons conseillé mais ils restent libres de le faire." Tous les gérants de boutiques de cette enseigne que nous avons contactés ont refusé de nous parler.

La chaîne de magasins BioCoop, quant à elle, nous explique diffuser la magazine "Culture bio" dans ses boutiques. "Pour le reste, il s'agit de la décision des magasins, ils sont indépendants donc nous n'avons pas la main dessus."

Au Biocoop de la Londe des Maures, dans le Var, le gérant Bernard Murcia qui a fait le choix de distribuer Biocontact, tombe des nues. "Ce magazine, c'est une demande des consommateurs, assure-t-il, mais ce que vous me dites pose question. Je ne me suis pas penché sur la ligne éditoriale de cette revue, alors que nous sommes jusqu’au-boutiste en ce qui concerne la qualité de nos produits et de nos fournisseurs. Je vais regarder ça de plus près."

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