Bébés nés sans main ou sans bras : scandale sanitaire ou affaire classée ?

Santé
FACE A FACE - Santé Publique France a annoncé que les sept cas d'anomalies des membres supérieurs recensés dans l'Ain ne donneraient pas suite à d'autres investigations. Face à ce phénomène inexpliqué, la structure qui a donné l'alerte évoque pourtant un "plausible scandale sanitaire". LCI fait le point sur les arguments qui opposent "le terrain" et les statistiques.

Y a-t-il ou non un scandale sanitaire d'ampleur en France après la découverte de plusieurs cas inexpliqués de bébés nés sans bras ou sans jambes ? L'affaire ne cesse de diviser experts et lanceurs d'alerte à grand renfort de statistiques aux interprétations contradictoires. Il y a quelques jours, l'organisme Santé Publique France a apporté ses propres conclusions : les sept cas à l’origine de l’alerte dans l'Ain ne donneront pas lieu à des investigations plus poussées, l'agence de santé publique - sous tutelle du ministère de la Santé - a estimé qu'ils ne représentent pas "un excès de cas par rapport à la moyenne nationale". Face à ce constat, l'association Remera avait pourtant présenté ce chiffre comme 58 fois supérieur à la normale. L'occasion pour LCI de faire le point sur les deux versions qui s'opposent dans ce qui pourrait possiblement devenir un scandale sanitaire.

Pour la chercheuse à l’origine de la découverte de ce "cluster", à savoir une accumulation de cas inhabituels en termes scientifiques,  les autorités sanitaires ne veulent pas voir la réalité : "Santé Publique France se trouve un peu confrontée à sa propre inertie depuis 2011", amorce Emmanuelle Amar, épidémiologiste et directrice du Registre des Malformations en Rhône-Alpes (Remera), assurant avoir alerté les autorités sanitaires dès cette date. "Elle fait le pari qu’en maintenant sa première analyse elle se protège contre la question évidente qui est : mais qu’avez-vous fait après le premier signalement  ?".  

Combien de cas ont été recensés ?

A l'époque, seuls quatre cas sont signalés dans l'Ain avant qu’un cinquième, puis un sixième et enfin septième ne se manifestent. "Après avoir nié pendant huit ans qu'il se passait quelque chose dans l'Ain, Santé Publique France ne peut plus se dédire, mais quand d'autres clusters ont été identifiés dans d'autres départements, il était impossible de ne pas les reconnaître ceux là", argumente la chercheuse pour justifier que l'excès de cas ait été reconnu en Bretagne et en Loire-Atlantique. Dans ces deux régions, ont respectivement été recensés quatre cas entre 2011 et 2013 et trois cas entre 2007 et 2008.

Pourquoi y a-t-il une bataille de chiffres ?

Du coté de Santé publique France, on préfère mettre en avant la méthodologie employée qui a permis d’aboutir à ces conclusions, et qui diffère de celle de Remera. "Nous, nous comparons le nombre de cas observés au nombre de cas attendus", résume Nolwenn Regnault, coordinatrice du programme de surveillance de la santé périnatale chez Santé publique France qui précise que la même méthode a été appliquée dans les trois territoires concernés. 


"Le travail de Remera repose quant à lui sur des techniques de balayages différents et  présente, parce qu’il se concentre sur un échelon géographique communal très resserré, un chiffre impressionnant effectivement" a-t-elle détaillé. 


Mais trois biostatisticiens sollicités par Le Monde, ont récemment jugé qu’un rapport écartant un excès de malformations dans l’Ain est révélateur d'"erreurs d’analyse incompréhensibles". Selon Jacques Estève, ancien directeur de l’unité de biostatistiques du Centre international de recherche sur le cancer, l’étude du Registre des malformations en Rhône-Alpes mise en cause par Santé Publique France, "présente en réalité une méthodologie plus adaptée et rigoureuse." Et ce dernier de détailler :  "Un étudiant de première année d’université serait surpris d’apprendre que sept cas observés dans l’Ain, dans une population de 5 738 naissances, ne sont pas un événement exceptionnel, alors que la probabilité d’observer un seul cas est de 1,7 sur 10 000".

Le manque d’information vis-à-vis des familles nourrit le scandale sanitaire"Emmanuelle Amar

Si l’agence de santé publique, assure avoir mené, en complément de son analyse statistique, "une enquête auprès des mères de chacun des cas signalés, en les interrogeant sur leurs habitudes de vie lors de la grossesse et plus particulièrement lors du premier trimestre", le Remera est dubitatif pour ce qui concerne l’Ain. "Ils se basent uniquement sur notre travail puisqu’ils n’ont même pas le nom des familles", assure Emmanuelle Amar qui avance que le but recherché est de faire de la méthodologie "un argument d’autorité." Selon la chercheuse, ce débat technique ne doit pas être celui du grand public mais "faire l’objet d’un arbitrage scientifique."

Peut-il s'agir du simple "fruit du hasard" ?

En ne reconnaissant pas l’excès de cas dans l’Ain, Santé Publique France laisse la porte ouverte à l’explication selon laquelle ces anomalies consécutives dans des zones géographiques restreintes résulteraient du simple hasard. Or, "la probabilité que ces cas soient lié au hasard est absolument infime", considère la directrice du Remera.  Alors, serait-on face à un nouveau scandale sanitaire ? "Ces sept enfants qui vivent dans des communes minuscules de l’Ain vont pour l’instant dans des écoles communales, mais bientôt ils risquent de se retrouver au collège où l’on verra alors arriver une vague d’enfants sans bras", s’agace-t-elle.  "Admettons qu’il y ait effectivement une substance dans l’environnement de ces mères responsables de ces anomalies, Santé Publique France n’en serait pas responsable. En revanche le manque d’information vis-à-vis des familles nourrit le scandale sanitaire".


Pour Santé Publique France qui assure jouer la carte de la transparence "à travers une restitution globale pour traiter la problématique dans son ensemble", l’hypothèse  d’un plausible scandale "ne s’applique évidemment pas à la situation présente."

Les pesticides responsables ?

Si l'excès de cas a bien été reconnu en Bretagne et en Loire-Atlantique, aucune exposition commune n’a pour autant été identifiée, considère par ailleurs Santé Publique France. Tout comme dans l’Ain, où "des éléments plus spécifiques" sont nécessaires  pour conclure à une exposition commune, bien que toutes les mères concernées dans ce département ont déclaré vivre en zone rurale au milieu de champs de maïs et de tournesol.  "On est convaincus qu’il y a une cause commune à ces trois clusters. Cette cause commune n’étant pas endogène, c’est-à-dire liée une maladie génétique de la mère notamment, elle est forcément exogène. Or, l’environnement c’est tout ce qui n’est pas moi pour résumer",  assure Emmanuelle Amar.  

Des malformations sur le bétail ont-elles été constatées ?

Alors que l’exposition à des produits phytosanitaires, et notamment à des pesticides, compte parmi les pistes avancées, des investigations ont été menées auprès des services vétérinaires des zones concernées. "Si l’on observait des phénomènes notables chez le bétail, cela pourrait nous amener à nous poser des questions", concède Nolwenn Regnault qui assure n’avoir pour autant recensé aucun signalement en ce sens. De son côté, le Remera affirme pourtant détenir un écrit attestant le contraire et qui aurait même été porté à la connaissance de l’agence de santé publique.

Un scandale comme la Dépakine ?

S’agissant de la suite donnée à cette affaire, alors que des investigations plus poussées ont été écartées par Santé Publique France dans l’Ain, le Remera ne compte pas en rester là. "C’est une discussion politique bien-sûr" lâche Emmanuelle Amar qui dit s’être déjà rapprochée du conseil régional d'Auvergne-Rhône-Alpes. Et de poursuivre : "on ne peut pas lâcher les familles qui comptent sur nous pour comprendre ce qu’il s’est passé. On est obligé de leur dire qu’on va chercher". 


Selon l'épidémiologiste, la prochaine étape inévitable consiste à "réunir toutes les mères pour peut-être identifier un facteur commun parce que c’est comme ça que ça s’est toujours passé dans l’histoire des produits qui ont généré des malformations." Pour rappel, la structure REMERA, qui travaille pourtant depuis 45 ans sur le sujet, est l’un des six registres de malformations congénitales existant sur le territoire national qui collecte ces anomalies morphologiques. Elle a notamment enquêté dans le passé sur les médicaments contenant du valproate de sodium à l’origine de l’affaire de la Dépakine.

Une lanceuse d'alerte qui ne fait pas l'unanimité

Emmanuelle Amar sera auditionnée mardi 23 octobre à l'Assemblée nationale. Son action , saluée par les uns, est contestée par d'autres. "Mme Amar n'est pas une lanceuse d'alerte", a répliqué en effet l'épidémiologiste  Ségolène Aymé dans un communiqué transmis à l'AFP vendredi. Dans ce texte très virulent, cette directrice de recherche émérite à  l'Inserm fustige les "mensonges" et "l'attitude irresponsable" de Mme Amar.   "Mme Amar fait en sorte de jeter la suspicion sur tout et tous, dans la  plus grande tradition complotiste", dénonce Ségolène Aymé, qui fait autorité  dans son domaine puisqu'elle préside le comité chargé d'évaluer les registres,  dont le Remera.   Elle souligne notamment que l'existence d'un groupe de cas (appelé "cluster" en  épidémiologie) peut, au final, être le fait du hasard. Mme Amar "a manipulé les médias et l'opinion publique", poursuit Mme Aymé,  selon qui "la bonne attitude est de continuer à surveiller pour vérifier que le  taux de malformations n'augmente pas avec le temps".



Des  "attaques calomnieuses", répond l'intéressée dans un entretien avec l'AFP.  "Si j'étais une manipulatrice de  médias, on n'en serait pas arrivé à la fin du Remera".  

Tout savoir sur

Tout savoir sur

L'affaire des bébés nés sans bras ou sans main

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter