Canicule et coronavirus : les Ehpad face à une "double peine"

Canicule et coronavirus : les Ehpad face à une "double peine"
Santé

ÉPREUVE - Si les Ehpad sont préparés aux fortes chaleurs, l'épisode caniculaire de ce mois d'août a été plus compliqué à gérer à cause des règles sanitaires à respecter pour lutter contre le coronavirus.

Ça n'a échappé à personne, la chaleur de ces derniers jours a été particulièrement difficile à supporter. Mais dans les Ehpad, les températures étaient encore plus étouffantes. D'autant plus en pleine épidémie. Interdiction d'avoir un ventilateur, port du masque obligatoire pour les familles, rideaux fermés alors qu'il est conseillé d'aérer les chambres... Face au coronavirus, les règles sanitaires et les protocoles habituels pour lutter contre les fortes températures étaient souvent inconciliables. Le défi semble tout de même avoir été relevé, notamment grâce aux efforts des équipes, pourtant éreintées par la crise sanitaire. 

Des protocoles prêts depuis la mi-mai

En fait, les équipes sont bien rodées en ce qui concerne la canicule. Depuis 2003, et cet épisode effroyable qui avait, en quelques jours d'août, tué 15.000 personnes, de "grandes leçons" ont été tirées. C'est en tout cas ce que nous assure Jean-Pierre Riso, président de la Fédération nationale des associations de directeurs d'établissements et services pour personnes âgées (FNADEPA). Cette hécatombe avait eu l'effet d'un "coup de projecteur" sur les problèmes rencontrés par ses établissements, selon ses mots, permettant de "nettes améliorations des conditions d'accueil", telle que la modernisation des lieux, "jusque là très vétustes", et une augmentation du nombre de professionnels. Depuis, d'année en année, les épisodes caniculaires semblent de plus en plus contenus. "Les protocoles sont connus, les réponses à apporter sont maîtrisées." 

Un ensemble de règles mis à jour par le ministère de la Santé pour se synchroniser à la lutte contre le Covid-19. Dès la mi-mai, le protocole avec les "recommandations sur l'organisation des EHPAD en cas de vague de chaleur dans le contexte de l'épidémie" était prêt, la DGCS (Direction Générale De La Cohésion Sociale) diffusant des lors des fiches consignes pour les établissements selon qu'ils étaient équipés ou non d'un système de climatisation collective. 

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REPORTAGE - Vague de chaleur et prévention du coronavirus : comment les Ehpad se sont préparés

Ces documents ont permis aux directeurs et aux équipes de s'organiser. Ce n'était pas une mince affaire tant les deux combats comportent de multiples contradictions. Comme le ventilateur, qu'il est conseillé de "ne pas installer dans la chambre si le résident n'est pas en mesure de l'arrêter avant qu'une autre personne n'entre dans la chambre", et autant dire que c'est souvent le cas. Ou encore les lieux climatisés, normalement souvent investis pendant cette période, mais qui sont généralement des lieux collectifs où il est compliqué de garder les distances physiques. Alors, on s'adapte. On "réinterroge ses pratiques", comme nous l'explique le président de la FNADEPA. "Cette double peine nous oblige, comme pendant le confinement, à trouver des solutions afin de continuer à avoir une vie normale. Par exemple, les animations se font par étages, ou on organise des choses par paliers car on arrive à aérer de façon naturelle les couloirs, contrairement aux chambres." Les directeurs et personnels d'établissement rencontrent aussi d'autres difficultés comme celle de faire respecter le port du masque aux familles qui viennent en visite. "C'est très compliqué, incontestablement", soupire Jean-Pierre Riso, "nous sommes toujours sur une ligne de crête entre la liberté et la sécurité de tous". 

Le personnel des Ehpad, fer de lance de cette lutte

Si lutter contre le coronavirus et la chaleur prend des airs de casse-tête, pour le chef des directeurs d'Ehpad, le défi a tout de même été relevé. Notamment par quelques gestes simples, comme des linges humides, et une vigilance accrue. "Il faut faire attention à ce que les résidents se nourrissent, il faut les faire boire, prendre leur tension". C'est ce que nos équipes ont en effet pu observer dans la résidence de l'Abbaye. Tour de cou mouillé sur les épaules, la résidente Yvette Thomas a expliqué à LCI que même si elle "n'aime pas l'eau", elle "est obligée d'en boire pas mal". Des précautions importantes et du temps consacré dont la charge repose essentiellement sur le personnel soignant, et leur investissement "sans faille". 

C'est une période compliquée dans les Ehpad, et la canicule n'arrange rien- Zelda Kribs, responsable d'un service de santé dans un Ehpad

Mais si les équipes font tout pour rendre la vie plus confortable à nos aînés, cette énième épreuve leur pèse. Zelda Kribs, infirmière dans un établissement de Moselle, peut en témoigner. Première complication pour elle, le masque qu'il faut porter toute la journée. "Avec ces températures, c'est juste une horreur", nous dit-elle. "On est obligé de tout le temps boire sinon, on tombe vite dans les pommes". Une contrainte qui reste cependant facilement gérable. Contrairement à celle du manque de personnel. Car si, pour cette responsable du service de santé de son Ehpad, le groupe est habitué aux canicules, la différence avec les années précédentes se fait sentir. Ses collègues et elle sortent à peine de la gestion de crise du Covid-19. "C'est devenu très compliqué", alerte la soignante. Elle explique que si, pendant le confinement "tout le monde était soudé", la fatigue se fait maintenant violemment sentir. "Il y a beaucoup d'arrêts maladie à cause de douleurs articulaires, de tendinites, ou simplement de fatigue psychologique." Cette période post-confinement joue sur l'énergie, et quand certains partent, à bout, "ceux qui restent triment", conclut, fatidique, Zelda Kribs. 

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Même constat lapidaire du côté de Jean-Pierre Riso. Saluant la capacité de "résilience" des directeurs et des effectifs, qui ont relevé le défi de cette période "dans les meilleures conditions possibles", il constate que les Ehpad manquent cruellement de personnel. "Je vous assure qu'aujourd'hui, tout cela fonctionne grâce aux bras, aux têtes, et à l'intelligence du collectif". Saluant les dernières annonces gouvernementales qui promettent notamment une revalorisation des salaires et 15.000 recrutements  dans le secteur de la santé, il demande à ce que tout le monde "reconnaisse la force de cet engagement". Et appelle plus largement à tirer "tous les enseignements" de cette crise. Car si le personnel des établissements a tout fait, "on ne pourra pas toujours s'imaginer faire face aux obstacles en s'appuyant uniquement" sur eux. "Plus nos politiques pour l'autonomie seront fortes et plus on sera capables de relever ces défis qui se reproduiront, c'est une évidence. "

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