"Il faut trier, trier, trier… en permanence" : pourquoi la France peine autant à multiplier les tests au Covid-19

De plus de plus de Français souhaitent se faire tester au coronavirus (Covid-19), mais tous n'y sont pas éligibles.

DÉPISTAGE - Alors qu’en Allemagne le cap de 500.000 tests effectués par semaine vient d’être franchi, la France est encore à la peine, même si les tests de diagnostic au Covid-19 commencent à se multiplier sur le sol français. Comment expliquer ce retard ? Pour en savoir plus sur la situation, LCI a contacté un laboratoire parisien.

Mercredi 25 mars, le ministère allemand de la Santé annonçait que 500.000 tests étaient effectués chaque semaine, une cadence qui ferait du pays la première nation mondiale en matière de dépistage. A en croire les épidémiologiques, ces tests, très nombreux, expliquent en partie pourquoi le taux de mortalité des personnes infectées en Allemagne reste sensiblement plus bas qu’ailleurs avec 0,5 % (contre plus de 5 % en France et 9,5 % en Italie). 

Le ministre de la Santé, Olivier Véran, entend multiplier les tests d’ici la fin du confinement. Il a d’ailleurs fait savoir qu’un stock de deux millions de tests sera livré en avril. Mardi 24 mars, le conseil scientifique sur le coronavirus (Covid-19) a cependant indiqué qu’"une politique de dépistage à grande échelle et d’isolement des personnes détectées [n'était] pas pour l’instant réalisable à l’échelle nationale".

En dépit de ce constat, des laboratoires ont pris l’initiative de proposer des tests depuis déjà quelques jours. A Paris, c’est notamment le cas de l’association Cosem, un regroupement de laboratoires et de centres de santé. Pour en savoir plus sur la situation, alors que le nombre de dépistages se multiplie un peu partout en France, LCI a contacté le responsable du laboratoire d'analyses médicales de l’association, Vincent Pargade.

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LCI : L’Allemagne effectuerait 500.000 tests médicaux par semaine. Combien en sont réalisés à l’heure actuelle chez nous en France ?

Vincent Pargade : En France, c’est probablement entre dix et cent fois moins. Il n’y a pas de données officielles, pour le moment. L’Allemagne est très en avance sur nous car les autorités sanitaires ont opté pour une stratégie visant à tester un maximum de personnes dès le début de l’épidémie, contrairement à nous. La biologie allemande est hyper centralisée d’un point de vue technique. C’est le pays en Europe qui possède le plus de laboratoires. Chez eux, des infirmiers et des soignants réalisent les tests et les laboratoires d’analyse reçoivent dans la foulée les tubes par coursier. 

L’Etat français n’a pas anticipé la distribution d’équipements. C’est l’ordre des pharmaciens qui l’a alerté, en expliquant que sans protection, il était impossible d’effectuer les tests. Pour mener des tests en grande quantité, cela nécessite une logistique très lourde et cela ne peut pas se faire du jour au lendemain. Les autorités ont géré en urgence les hôpitaux. Les laboratoires et les médecins de ville ont été complètement délaissés. J’ai alerté dès le 9 mars l’Autorité régionale de santé (ARS). Mais je n’ai jamais reçu aucune réponse de leur part. Il a donc fallu s'organiser par nous-mêmes, dans l'urgence.

Le principal problème auquel nous sommes confrontés actuellement concerne la gestion de l’accueil des malades.- Vincent Pagade

Comment faites-vous pour gérer l’afflux de personnes souhaitant se faire dépister au Covid-19 ?

Vincent Pargade : Les hôpitaux fonctionnent en vase clos avec leurs services de réanimation, et ils ont leur propre laboratoire interne. Pour éviter l’engorgement, les médecins rationnent au maximum les tests médicaux, en ciblant les patients prioritaires. Nous essayons chaque jour d’améliorer notre organisation pour accueillir un maximum de patients, tout en continuer de traiter les personnes souffrant d’autres pathologies. 

Le principal problème auquel nous sommes confrontés actuellement concerne la gestion de l’accueil des malades. Il faut trier, trier, trier… en permanence. Pour l’heure, il est essentiel de privilégier les cas graves, plutôt que de dépister toute la population. Nous avons de plus en plus de gens qui viennent pour passer le test, y compris des professionnels de santé. Nous sommes malheureusement obligés de leur refuser le test, en tout cas lorsqu’ils ne présentent pas de symptômes. Il est très important de rappeler qu’il ne s’agit pas d’un dépistage, mais d’un diagnostic. Autrement dit, s’il n’y pas de symptômes, il est inutile de venir pour se faire tester. Nous gâchons des tests inutilement et, dans le contexte actuel, ce n’est pas très opportun.

Par ailleurs, beaucoup de laboratoires sont obligés de passer par des sous-traitants. Nous n’avons pas les moyens, en temps et en personnel, pour organiser à la fois le prélèvement et l’analyse. Nous envoyons les prélèvements au laboratoire Cerba (l’un des deux grands laboratoires spécialisés en analyses rares en France avec Eurofins, ndlr), qui a mis au point la technique permettant détecter le coronavirus (Covid-19). Il possède une capacité d’analyse importante. Pour le moment, nous n’avons pas constaté de retard dans les rendus. Nous recevons les résultats entre 24 et 48 heures.

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Combien de tests médicaux êtes-vous en mesure d’effectuer chaque jour ?

Vincent Pargade : Il a fallu s’organiser dans l’urgence afin de pratiquer les tests en toute sécurité, aussi bien pour les malades que pour le personnel du centre médical. Nous avons improvisé une cellule au rez-de-chaussée qui est nettoyée et aspergée de surfanios, un détergent désinfectant. Quand vous effectuez un prélèvement, il faut bien comprendre qu’on retire le masque du visage du patient, puis on enfonce un écouvillon assez loin dans la narine, ce qui provoque souvent un réflexe d’éternuement ou de toux. Hier, nous avons pu réaliser une trentaine de tests médicaux au Covid-19, sachant qu’on sélectionne au préalable, avec la plus grande attention, les patients qui y sont éligibles. Nous pouvons aller jusqu’à 50 tests par jour. Mais au-delà, ce sera très difficile. 

Un changement de stratégie commence à s’amorcer en France. Le ministre de la Santé a dit qu'il souhaitait multiplier le nombre de tests médicaux d’ici la fin du confinement. Mais en a-t-on la capacité ?

Vincent Pargade : Le test médical au Covid-19 n’est pas indispensable, mais il faut le mettre à disposition de la population, car il apporte aux épidémiologistes des informations essentielles pour le suivi de l’épidémie. Tous les réanimateurs le disent : on peut avoir un malade qui n’a pas de symptômes. Et deux jours plus tard, son état s’aggrave subitement et il faut alors l’hospitaliser en urgence. Plus nous anticiperons, plus nous serons en mesure de limiter l’hécatombe.

A la différence de l'Allemagne, les tests qui sont proposés actuellement par des laboratoires relèvent toute d’initiatives individuelles. Les seules actions qui ont été coordonnées au niveau de l'Etat, à ma connaissance, relèvent des Agences régionales de santé (ARS). Dans certaines régions, des groupements de laboratoires ont été constitués pour accélérer les diagnostics, notamment au sein des Ehpad où les populations sont davantage fragiles et donc plus exposées sur le plan médical  à des complications liées au Covid-19. 

Les politiques industrielles qui ont privilégié pendant vingt ans la sous-traitance n’arrangent rien à la situation.- Vincent Pargade

Le ministre de la Santé a indiqué que deux millions de tests seront livrés en avril. En terme d’approvisionnement, est-ce difficile de se procurer des tests et du matériel ? 

Vincent Pargade : Au début du mois, c’était extrêmement compliqué. La plupart des fournisseurs se trouvent en Asie et il y avait une très forte demande au niveau international. Avant la mise en place du confinement, j’ai dû par exemple dépanner le CHU de Rouen, car il manquait de réactifs. Ils en avaient besoin en urgence pour des patients qui étaient en réanimation. Nous avons envoyé tous nos stocks, pensant que nous ne serions pas amenés à faire des tests par la suite. Par conséquent, aujourd’hui, nous devrons sous-traiter l’analyse en passant par un autre laboratoire. A cela, il faut ajouter les problèmes de rationnement en équipements de protection. 

Les politiques industrielles qui ont privilégié pendant vingt ans la sous-traitance n’arrangent rien à la situation. La pénurie de masque de protection en est d’ailleurs la parfaite illustration. Par chance, il reste encore une usine en France, sinon je n’ose même pas imaginer dans quelle situation nous serions aujourd’hui. Les Allemands ont davantage anticipé leur besoin et ils ont maintenant les stocks nécessaires pour pratiquer une politique de dépistage massive. Ils ont été les premiers à passer leur commande, c’est donc eux qui ont été livrés en premier. Certains laboratoires ont encore du mal à s’approvisionner en matériel. Le groupe Innovi, par exemple, a posté une annonce sur LinkedIn pour obtenir une machine supplémentaire pour effectuer le test et ainsi maintenir la cadence. Tout le monde se bouge et fait preuve de solidarité, et c’est déjà une bonne chose.

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