La France et l'Europe bloquent-elles la diffusion du vaccin russe Spoutnik V ?

Le vaccin russe contre le coronavirus connaît un succès inattendu et fait la fierté du pays. Nous avons exceptionnellement pu visiter le laboratoire qui le produit.

CONCURRENCE - Déjà autorisé dans plusieurs dizaines de pays, le vaccin russe Spoutnik V n'est pas distribué pour l'heure en Europe. Les autorités sanitaires se défendent pourtant de tout blocage et laissent la porte ouverte.

L'approvisionnement en vaccins fait partie des enjeux majeurs dans le contexte actuel, des millions de personnes attendant de se faire immuniser contre les formes graves du Covid-19. Si 4 vaccins sont aujourd'hui autorisés en France, certains s'étonnent que celui développé en Russie, baptisé Spoutnik V, n'ait pas franchi les frontières de l'UE. Une situation qui interroge alors qu'à travers le monde, 57 pays ont déjà donné leur aval à sa diffusion. Malgré des tensions diplomatiques avec Moscou, les responsables européens se défendent toutefois de tout blocage, y compris en France, où l'on s'en remet aujourd'hui aux évaluations réalisées par l'Agence européenne du médicament (EMA).

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Une évaluation en cours

En matière vaccinale, la France se retranche s'en remet aux travaux réalisés par l'EMA. C'est cette dernière qui se charge en effet de l'évaluation des différents vaccins contre le Covid-19 et qui donne le feu vert pour leur utilisation. Des décisions sur lesquelles se basent ensuite les autorités compétentes de chaque pays, telles que l'ANSM dans l'Hexagone. LCI a donc contacté l'Agence européenne du médicament pour faire le point sur le dossier Spoutnik V. 

Cette dernière répond qu'elle effectue actuellement une "évaluation continue" des données à sa disposition, et qu'elle "évaluera la conformité du vaccin avec les normes européennes habituelles en matière d'efficacité, de sécurité et de qualité". Il s'agit comme toujours de s'assurer que "les avantages l'emportent sur les risques". L'examen continu, lancé le 4 mars dernier, "se poursuivra jusqu'à ce que des preuves suffisantes soient disponibles pour une demande officielle d'autorisation de mise sur le marché". L'EMA précise enfin qu'elle "sera en meilleure position pour commenter les délais possibles pour une autorisation du vaccin Spoutnik V COVID-19 une fois qu'une demande d'autorisation de mise sur le marché aura été soumise à l'Agence, permettant une meilleure compréhension de la robustesse des données disponibles". Elle souligne qu'elle ne manquera pas de communiquer dès que des avancées seront observées.

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Du côté de la Direction générale de la Santé (DGS), on dément également toute forme de blocage, assurant que pour lutter contre le virus, tous les outils disponibles peuvent se révéler utiles. "La nationalité d’un vaccin n’est pas un critère de choix", assure la DGS, sollicitée par LCI. "Tous les efforts permettant d’aboutir à la meilleure couverture vaccinale possible de la population méritent considération." 

 

Néanmoins, "seules comptent l’efficacité et la sécurité démontrées pour obtenir une autorisation de mise sur le marché délivrée par l’EMA. En effet, comme pour tous les vaccins, le vaccin Spoutnik V doit faire l’objet d’une procédure d’homologation par l’EMA." Et de souligner que "l’EMA devrait donner plus de visibilité sur le calendrier d’étude du vaccin dans les jours à venir". En attendant cette communication officielle, "la position de la France reste la même : il convient d’attendre les conclusions de l’EMA. Il n’y a aucune opposition de principe si l’EMA autorise ce vaccin, et que cela permet d’accélérer la campagne vaccinale aux niveaux européen et français." La DGS conclut en estimant que "l'enjeu aujourd’hui, c’est de produire les doses nécessaires à la protection de la population mondiale". Un travail qui consiste "à mobiliser toutes les usines qui le peuvent pour contribuer le plus rapidement possible à produire plus de doses". Dans ce contexte, "le plus important [...] est de concentrer notre attention et nos efforts sur la maximisation des capacités de production pour les vaccins ayant déjà une autorisation de mise sur le marché, ou étant favorablement positionnés pour en obtenir une dans les prochaines semaines".

Des tensions bien visibles

Si les autorités sanitaires assurent qu'elles envisagent l'usage de Spoutnik V, force est de constater que les enjeux autour du vaccin russe ne se limitent pas au champ sanitaire. Les responsables politiques s'en emparent, à commencer par le gouvernement russe, toujours prompt à défendre l'efficacité de leur vaccin, estimée à environ 91% par une étude révélée en février dans le prestigieux journal scientifique The Lancet.

Malgré cette validation scientifique, le commissaire européen Thierry Breton a récemment déclaré sur TF1 que l'Europe n'avait "pas besoin" du Spoutnik V. Il s'agit à ses yeux d'un "vaccin en complément" et Thierry Breton ajoute que "les Russes ont un mal fou à le fabriquer et (qu')il faudra sans doute les aider".  De quoi ajouter aux tensions déjà vives avec Moscou. La charge de Thierry Breton fait écho aux difficultés rencontrées par la Russie pour vacciner sa population : 4 millions de personnes ont reçu les deux doses et 2 autres millions la première, soit à peine 4% de la population globale du pays. Depuis quelques semaines, divers accords ont été officialisés afin que la production de Spoutnik V soit accélérée. 60 millions de doses devraient notamment être produites en Chine dans les mois qui viennent. 

Il y quelques jours, c'est un ministre français en exercice, Jean-Yves le Drian, qui avait lancé une pique aux dirigeants russes. "À la manière dont c'est géré", estimait-il, le vaccin Spoutnik V "est plus un moyen de propagande et de diplomatie agressive qu'un moyen de solidarité et d'aide sanitaire". Une référence possible aux informations révélées par le Wall Street Journal, qui assurait au début du mois que les autorités américaines avaient identifié des sites Internet pilotés par les services de renseignement russes et qui s'employaient à discréditer d’autres vaccins.

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Thierry Breton : "Priorité aux vaccins fabriqués sur le territoire européen"

Des controverses qui ne font que s'ajouter à celles observées depuis l'été 2020. À l'époque, les autorités russes annonçaient des productions de millions de doses, sur la base d'essais cliniques encore non aboutis. L'empressement de Moscou à s'afficher comme précurseur dans le développement d'un vaccin avait alors suscité de vives réactions. L'OMS avait appelé à un strict respect des protocoles, notamment pour prévenir d'éventuels effets indésirables. Les réserves sur l'efficacité de Spoutnik V, encore importantes en tout début d'année, ont toutefois été en grande partie levées depuis la publication de l'étude du Lancet.

En résumé, on observe donc que le vaccin russe suit actuellement le même protocole d'homologation que ceux qui ont bénéficié avant lui d'une autorisation de mise sur le marché. Des évaluations dont se charge l'Agence européenne du médicament et qui devraient aboutir entre la fin avril et la fin mai. Malgré les tensions diplomatiques récurrentes entre les dirigeants des pays de l'UE et Moscou, les autorités sanitaires expliquent ne pas faire de différence entre des vaccins d'origines différentes. En France, si aucune précommande de Spoutnik V n'a été effectuée, on ne ferme pas la porte à son utilisation à l'avenir, en complément des autres vaccins déjà disponibles et mis au cœur de la stratégie vaccinale engagée en janvier. 

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