"Tous les renforts ont été oubliés": mobilisée à Paris, Alissia ne touchera pas la prime Covid

"Tous les renforts ont été oubliés": mobilisée à Paris, Alissia ne touchera pas la prime Covid
Santé

TÉMOIGNAGE - Venue en renfort dans les hôpitaux pour lutter contre le coronavirus, Alissia Loheac, aide-soignante, ne touchera pas un seul euro de la "prime Covid-19". Son arrivée à Paris, trop tardive, ne lui permet pas de bénéficier des 1500 euros promis par le gouvernement.

Appelés au "front" pendant la crise, ils se sentent désormais lésés. Alissia Loheac fait partie de ces soignants venus en renfort en Ile-de-France de son propre gré afin de participer à l'effort des hôpitaux dans la lutte contre le coronavirus. Partie de Montpellier, fatiguée par cette épreuve longue de cinq semaines, elle n'est cependant pas éligible à la prime de 1500 euros promise par le gouvernement pour le personnel mobilisé. Triste et en colère, elle témoigne auprès de LCI de cette "contradiction" entre l'appel à la mobilisation générale en début de crise sanitaire et le "manque de reconnaissance" auquel elle fait face désormais.

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"Il y a une contradiction totale"

Depuis une douzaine d'années, cette jeune femme de 31 ans travaille dans le domaine de la santé. C'est donc avec une attention particulière qu'elle a suivi l'actualité dès l'apparition du Covid-19 dans l'Hexagone. Aide-soignante dans une clinique montpelliéraine, elle veut se mobiliser contre la maladie qui se propage. Mais les malades n'arrivent pas dans l'Hérault, secteur "très calme", dans lequel seuls 119 décès ont été recensés à ce jour dans les établissements de santé. Dès la mi-mars, elle est donc "démangée", selon ses propres mots, par l'envie de prêter main forte dans les régions qui font face à un afflux de malades. "J'avais des compétences, notamment en réanimation, je voulais venir en aide." L'appel du ministre de la Santé, début avril, à un "renfort" du secteur dans les zones les plus touchées viendra consolider cette conviction. "Quand j'ai entendu cet appel à la télévision, j'ai directement téléchargé l'application MedGo". 

Comme plus de 20.000 médecins, infirmiers, aides-soignants et même vétérinaires, elle s'inscrit sur cet outil qui a permis de mettre en relation les soignants motivés avec des hôpitaux ou des EHPAD en pénurie de personnels. Quelques jours après, une cadre de santé de l'hôpital Tenon, dans le 20e arrondissement de Paris, la contacte. On a besoin d'elle au moins trois semaines dans le service de réanimation. "J'ai donc demandé à mon directeur de poser des congés sans soldes." Congés qu'elle vient de prolonger face à la proposition de renouveler son contrat jusqu'au 30 juin. "On attendait une seconde vague, alors je préférais rester ici pour soutenir mes collègues." 

Mais malgré cette mobilisation, elle ne pourra avoir accès à la prime de 1500 euros. Si elle est à destination de tous les soignants, y compris ceux "affectés dans les établissements au titre d'une mise à disposition" - comprendre par là ceux venus en renfort - la période de référence pour y avoir droit s'étale du 1er mars au 30 avril. De son côté, l'AP-HP nous rappelle que ce décret prévoit, pour les "renforts indépendants ou venus dans le cadre de congés sans solde", une durée de travail "de 30 jours minimum entre le 1er mars et le 30 avril, éventuellement dans plusieurs établissements". 

Arrivée le 11 avril, elle ne répond donc pas à ces critères. Un choix qu'elle ne "comprend pas". D'une part parce que les premiers appels aux renforts ne sont arrivés que fin mars. Et, d'autre part, parce qu'elle aussi, comme ses collègues, a dû faire face à des nuits "difficiles", des moments "douloureux" face au décès d'un patient ou encore des journées entières à "pleurer parce que c'était très dur sur le plan émotionnel". "J'ai pris des risques alors que j'aurais pu rester chez moi", fait-elle valoir. Auprès de LCI, elle en vient à justifier son souhait de proposer ses services : oui, c'est bien elle qui a "ressenti le besoin de venir en aide" mais elle a tout de même répondu à un appel émanant de son ministère. Un engagement pour lequel elle aurait "aimé une meilleure reconnaissance". "Je pense que toute personne ayant travaillé en contact avec le Covid-19 mérite cette prime."

Avec des factures à honorer qui continuent de s'accumuler à Montpellier, ce "petit geste" financier lui aurait en effet donné enfin "l'occasion de souffler" après cette épreuve. "Je me suis mise en danger, j’ai connu des situations difficiles, j'ai pris des risques, j'étais loin de ma famille", rappelle-t-elle, énumérant avec tristesse les difficultés de cette expérience. Interrogée sur le cas de cette jeune soignante, l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris veut rassurer et indique que "la cellule RH installée sur le Campus Picpus étudie les remarques formulées sur ces sujets". Auprès de LCI, elle indique qu'une "centaine" de questions à ce propos ont été formulées à ce jour, et "transmises systématiquement aux DRH des hôpitaux  pour expertise des situations individuelles". 

Un sentiment d'abandon

Cette situation est d'autant plus compliquée qu'Alissia, qui normalement touche 1370 euros net par mois, primes de week-end et ancienneté comprises, rencontre des difficultés financières. Si, à son arrivée, elle a pu profiter de la gratuité des trains mise en place par la SNCF et d'un logement trouvé par l'hôpital, sa situation ne cesse de se dégrader depuis le déconfinement. D'abord avec un retour à Montpellier qu'elle a payé plein pot, tout comme ses tickets de métros, et ensuite avec un nouveau logement qu'elle a dû trouver toute seule, après des semaines d'angoisse. "J'ai contacté mes cadres de santé trois semaines en avance pour prévenir que je n'avais plus de logement à partir de 4 juin. Ils ne m'ont répondu que le 3 juin. Evidemment j'avais déjà anticipé en lançant un appel sur Facebook." Ce sont les réseaux sociaux qui lui ont permis d'être hébergée gratuitement dans l'appartement d'un médecin dans le 7e arrondissement parisien. De quoi exacerber le sentiment d'abandon de cette jeune femme qui se dit "fatiguée". "Avec le déconfinement, tous les renforts ont été oubliés. Tout le monde revit pendant que nous prenons encore les mêmes risques." 

Interrogée sur la question du retour dans leur région d'origine pour les soignants venus en renfort, l'AP-HP nous indique que depuis fin de la gratuité de la SNCF, "la cellule RH" du CHU parisien prend en charge ces billets. Une "erreur" qu'ils attribuent à Alissia mais qui démontre un certain problème de communication entre l'institution et ces rangs de soignants venus prêter main forte depuis les quatre coins de l'Hexagone.

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Cette "contradiction", sans surprise, Alissia Loheac la vit très mal. Pour elle, c'est "la goutte d’eau qui fait déborder le vase". Se battre pour toucher cette prime est devenu pour elle le symbole que "rien ne changera, ni aujourd'hui, ni demain." "Ça fait dix ans que je manifeste et pourtant rien ne bouge." Gorge nouée, elle nous confie être "triste". "Triste de ne pas être épanouie, triste de ne pas avoir le temps de m’occuper de mes patients, triste de ce manque de reconnaissance". 

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Elle pense donc désormais sérieusement se réorienter, notamment sur les conseils de sa famille, qui lui recommande d'"arrêter de se battre". Mais avant de tirer sa révérence, cette jeune aide-soignante compte mener au moins encore une bataille. Elle se rendra mardi 16 juin dans la rue à l'appel des organisations syndicales pour une "journée d'action nationale" de l'hôpital.

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