Coronavirus : comment les Ehpad se préparent au pire

Coronavirus : comment les Ehpad se préparent au pire
Santé

EHPAD - Depuis près de quinze jours, les maisons de retraite sont confinées et des règles strictes d'hygiène appliquées. Pourtant, les décès en lien avec le Covid-19 s'y multiplient. Comment faire face ? Une infirmière témoigne.

Ils sont les plus vulnérables. Et pourtant, ils sont isolés, en huis clos derrière les portes fermées de leurs maisons de retraite. A l'heure où se pose la question des résidents des établissement d'hébergement pour personnes âgée dépendantes (Ehpad), où plus aucune visite extérieure ne peut avoir lieu, le manque d'information de l'intérieur en inquiète plus d'un. Une inquiétude qui se transforme en angoisse alors que les décès se multiplient partout sur le territoire, comme à Sillingy, en Haute-Savoie, où sept résidents sont morts récemment des suites du Covid-19. 

Signe de l'urgence de la situation, le président de la Fédération hospitalière de France (FHF), organisme regroupant 1000 hôpitaux publics et 3800 Ehpad publics, a estimé ce mercredi sur franceinfo que 100 à 150 établissements d'Ile-de-France seraient d'ores et déjà touchés par l'épidémie de coronavirus. Sur LCI, le professeur Juvin, chef du service des urgences à l'hôpital Pompidou a, lui, lancé un appel d'une terrible gravité : "Il faut sauver les Ehpad !" De fait, la propagation soulève désormais une interrogation majeure : comment éviter l'hécatombe ?

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Des chiffres inconnus

Depuis plusieurs semaines déjà, des consignes strictes de "mesures-barrières" sont mises en place et largement respectées. Résultat : les visites sont supprimées, la prise de température journalière, et le gel hydroalcoolique ou les masques massivement commandés pour contrer la pandémie. Pourtant, malgré ces efforts, plusieurs maisons de retraite continuent de déplorer des victimes du coronavirus. Combien au total en France ? Impossible de le savoir pour l'instant. 

Contactée par LCI, la Direction générale de la Santé (DGS) avoue qu'elle peine à comptabiliser le nombre de cas tant elle manque de visibilité. Cette branche du ministère de la Santé nous fait savoir qu'elle recense seulement les décès en milieu hospitalier, ceux en Ehpad étant du ressort des conseils départementaux. Sollicitée à son tour, l'ARS Île-de-France donne une idée de la complexité de ce calcul. "Seuls les deux premiers cas font l'objet d'un dépistage, les autres cas étant 'assimilés à des cas' confirmés sur la base du tableau clinique, mais ne sont pas comptabilisés car non testés". En plus, certains résidents sont directement transférés à l'hôpital et donc pris en compte dans le calcul de la DGS. 

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Reportage à Thise, où l'on s'inquiète des décès dans l'Ehpad du village

S'il est impossible de savoir combien nos maisons de retraite comptent de cas "Covid positifs", il est néanmoins facile de comprendre que le virus y suscite la crainte. Vendredi dernier, dans un courrier publié par France Télévisions, les Ehpad, maisons de retraite et services à domicile disaient redouter la mort de "100.000 résidents", notamment à cause du manque de protection pour le personnel qui s'en occupe. "La situation préoccupante observée dans un nombre de plus en plus élevé d'établissements et services révèle que l'extension du nombre de cas est rapide et qu'elle est, dans la très grande majorité des cas, consécutive à la transmission virale d'un soignant asymptomatique", alertaient-ils. Leur principale revendication : être rapidement équipés en masques.

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Répondant à cette inquiétude, le ministre de la Santé assurait samedi que "20 millions de masques" seraient livrés "cette semaine" aux hôpitaux et aux Ehpad, avec une priorité donnée aux "zones de circulation active du virus".

Plus tard et "dans la durée", nous affirme-t-on à la DGS, l'ensemble des Ehpad devrait disposer de "500.000 masques par jour" avec un nombre "proportionnel à chaque établissement". Une promesse qui se concrétise ? Pour le moment, les quelques remontées de terrain dont dispose la Fédération nationale des associations de directeurs d'établissements et services pour personnes âgées laissent poindre un brin d'optimisme. Tout en prenant ses précautions, la Fnadepa nous indique en effet que "des masques sont en cours de distribution" dans certains établissements. 

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Des consignes strictes et claires

Au-delà du matériel, les consignes dans les Ehpad ont toujours été très claires, souligne la DGS. Du déclenchement de ce qu'on appelle le "plan bleu" - équivalent du "plan blanc" des hôpitaux" -  à la distribution d'une fiche de conduite à tenir, c'est avec une extrême rigueur que sont listées les précautions prises depuis le début de l'épidémie. 

Toujours est-il qu'aujourd'hui, l'heure est déjà à l'étape d'après, celle de la conduite à tenir lors d'une première contamination avérée. Dans ces cas-là, les mesures de gestion sont celles prises lors de l'apparition d'un "cluster". Un dispositif détaillé par l'ARS du Grand Est (voir ci-dessous), aux premières loges dans le combat contre le Covid-19. Sont ainsi mis en place : "un confinement vis-à-vis de l'extérieur et à l'intérieur", avec des résidents maintenus dans leurs chambres, des "mesures d'hygiène renforcées", la "stricte application des gestes barrières" et un "suréquipement médical pour les soignants". 

Zelda, infirmière dans un établissement de Moselle, peut en témoigner. Elle a dû appliquer ces consignes dès la première "suspicion" sur son lieu de travail. "Aux premiers symptômes, plus rien ne doit sortir de la chambre du résident", nous explique-t-elle. Pour y entrer, les soignants "mettent un masque FFP2, une surblouse, des surchaussures, des lunettes de protections, des gants", énumère-t-elle. Une prévoyance maximale. Jusqu'aux repas. "Les assiettes sont en cartons, puis jetées dans une poubelle dite "Dasri" (Déchets d'activités de soins à risques infectieux et assimilés)", nous précise celle qui exerce dans une maison de retraite privée à Abreschviller.

Mais ce n'est pas tout. Un "protocole spécifique" existe aussi pour ce qui est du ménage des chambres, réalisé à l'eau de javel. "Le circuit du linge est également différent, mis dans un sac hydrosoluble de façon à ce qu'il ne soit pas en contact avec les autres."

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"On n'est jamais vraiment prêt"

Au moment où "la vague" tant redoutée est attendue dans le Grand Est, l'Ehpad de Moselle a décrété la "mise en isolement de tous les résidents". Esseulés, sans visite, ces derniers n'ont plus de contact avec le personnel, à qui il a été demandé "de modifier ses habitudes au sein des structures", en "réduisant les activités collectives", pour rependre les mots de la DGS. 

Une mise à l'isolement qui peut être dure à supporter. "Bien sûr, il y en qui peuvent pleurer", regrette la jeune femme, qui tient cependant à saluer l'initiative de sa collègue animatrice. Pour ouvrir une porte vers l'extérieur, perpétuer le "lien" si essentiel au bien-être des personnes âgées, elle a créé un compte Facebook. "Les familles prennent des rendez-vous pour des appels vidéos sur Messenger [application de messagerie du réseau social] avec le résident." Des activités dites individuelles sont aussi proposées en semaine - le personnel est trop restreint en week-end - comme de la coiffure, de la lecture, ou des jeux de sociétés. Si elle nous confie que cette situation est "difficile pour certains", qui ont du "mal à comprendre", l'infirmière se veut rassurante : "Dans l'ensemble, ils trouvent que ces mesures sont judicieuses." De quoi rendre la tâche un tout petit peu plus facile.

Personne n'a jamais vécu une situation pareille- Zelda, responsable d'un service de santé dans un Ehpad

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Entre les consignes quotidiennes, la mise à l'isolement et les efforts pour combler la solitude, cet Ehpad en première ligne semble, à en croire Zelda, prêt à faire face. Mais jusqu'à quand pourra-t-il tenir ? De nature "calme", la soignante qui est à la tête de son service nous assure que, pour le moment, "ça va". "Je me dois de garder le cap et motiver les troupes." Il faut dire que, comme dans les hôpitaux, c'est bien le personnel qui, au final, devra gérer la crise. 

"Je sens que j'ai les armes, mais que ça ne va pas être facile", confesse celle qui, à 26 ans, s'inquiète de devoir affronter une situation inédite. Entre l'éventuel "décès en masse de résidents" qui provoquerait un "affolement" de leurs proches et du public, ainsi qu'une possible "détresse du personnel", beaucoup de données sont encore inconnues. Alors, en attendant, la jeune femme préfère garder le moral. Se préparer au pire et aiguiser ses armes. "On est au front en attendant de passer à l'attaque." 

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