Coronavirus et hydroxychloroquine : le feuilleton Didier Raoult en 12 épisodes

De vifs débats se sont engagés entre le professeur Didier Raoult et d'autres médecins qui ont mis en doute ses études sur l'hydroxychloroquine. Jamais un médicament n'aura déclenché de telles crispations entre scientifiques.
Santé

CHRONOLOGIE - De l'IHU Méditerranée Infection de Marseille à la Maison Blanche de Washington, en passant par la Chine ou le ministère de la Santé à Paris, c'est peu dire que les sorties du Pr Didier Raoult auront eu des répercussions partout dans le monde. On rembobine.

C'est l'un de ces feuilletons qui ont tenu l'audience en haleine durant de longues semaines, au prix de nombreux et improbables rebondissements, s'offrant même un retentissement international des plus inattendus. Il n'est pourtant l'oeuvre d'aucun scénariste. Qui sait ? Peut-être trouvera-t-il même sa place dans les livres d'Histoire, lorsqu'il s'agira de se pencher avec recul sur la pandémie de Covid-19 qui aura mis le monde à l'arrêt en ce début d'année 2020. 

Son personnage principal, le professeur marseillais Didier Raoult, chantre d'un traitement à base d'hydroxychloroquine pour soigner les malades contaminés, n'en a, du reste, pas (encore ?) fini de défrayer la chronique. En attendant la suite, à savoir l'entretien exclusif qu'il accordera à LCI mardi 26 mai à 18h dans "24H Pujadas", retour sur cinq mois de polémiques où sciences et politiques se sont mêlées, jusqu'à créer une confusion planétaire.

Episode 1 : le Covid-19 moins mortel que les trottinettes ?

Cette sortie médiatique-là n'avait pas eu le retentissement de celles qui ont suivi. Du moins, sur le moment. Car, a posteriori, elle aura été maintes fois utilisée par les détracteurs de Didier Raoult, pour le décrédibiliser. 

Nous sommes alors le 31 janvier 2020, et le professeur marseillais, interrogé sur le nouveau coronavirus, déclare : "Une certitude, nous ne sommes pas dans le cas d'un 'super spreader', ces virus où un individu a la capacité de contaminer un grand nombre de personnes. (...) En France, la grippe tue entre 5.000 et 10.000 personnes chaque année. En fait, des virus, nous en avons 1.500 à 2.000 par an. Pour l'instant, c'est juste un virus de plus. (...) Si on fait le compte, depuis 2002, l'anthrax n'a fait aucun mort en France métropolitaine, le Sras un, le MERS Coronavirus deux, les deux épisodes de grippes aviaires aucun, Ebola aucun, le Chikungunya aucun. L'an dernier, il y a eu cinq morts en trottinettes en France, plus que tout cela réuni !"

Episode 2 : un nouvel espoir

Un banal traitement à la chloroquine, médicament couramment utilisé contre le paludisme, pourrait-il sauver le monde ? La question devient sérieuse le 25 février, quand une étude clinique, menée par trois chercheurs chinois, se retrouve citée dans la revue BioScience Trends. Puis par Didier Raoult lui-même, qui affirme y avoir recours dans son IHU. "Finalement, cette infection est peut-être la plus simple et la moins chère à soigner de toutes les infections virales", annonce-t-il, suscitant une immense vague d'espoir, alors que, de son côté, le ministre de la Santé, Olivier Véran, émet ces premières réserves : "On sait qu'il y a des études intéressantes en effet sur un impact in vitro, mais les études sur le patient restent encore à déterminer."

Episode 3 : le coup de pub de Donald Trump

En France, le cas Raoult divise déjà, notamment sur la méthodologie de ses études, et le gouvernement promet alors des essais cliniques de plus grande ampleur, pour "conforter les résultats intéressants que le Pr Didier Raoult semble avoir obtenu", dixit Olivier Véran. Des pincettes qui ne sont pas prises de l'autre côté de l'Atlantique, où Donald Trump vante, dès le 20 mars, le recours à la chloroquine. "Nous allons pouvoir rendre ce médicament disponible quasiment immédiatement", annonce même le président américain. Et ce, bien que la Food and Drug Administration (FDA), l'organisme fédéral qui supervise la commercialisation des médicaments aux Etats-Unis, émette des doutes sur l'efficacité et la sûreté du traitement.

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La chloroquine, un "don du ciel", selon Donald Trump

Episode 4 : les pressions politiques

Dans ce sillage, plusieurs élus français, notamment de droite, font monter la pression pour généraliser rapidement l'utilisation de la chloroquine. Le patron des sénateurs Les Républicains, Bruno Retailleau, le maire de Nice, Christian Estrosi, l'ex-ministre de la Santé, Philippe Douste-Blasy, ou encore la patronne du Rassemblement national, Marine Le Pen, prennent tour à tour position en cette fin mars, comme s'il fallait absolument être pro ou anti-Raoult. Dans le même temps, les réseaux sociaux exacerbent le débat, et des foules entières se massent devant l'IHU Méditerranée Infection du professeur marseillais.

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Episode 5 : Didier Raoult claque la porte du Conseil scientifique

Sur les deux premiers avis (datés des 12 et 14 mars) du Conseil scientifique, rendus publics par le ministère de la Santé, le nom du professeur Raoult figure avec la mention "excusé". En revanche, son nom ne figure plus dans la liste des membres sur le troisième avis, daté du 16 mars. Dans une vidéo mise en ligne sur YouTube le 24 mars, Didier Raoult explique rester en contact avec le ministère de la Santé et le président de la République "directement", "pour leur dire ce que je pense", "parce que le Conseil ne correspond pas à ce que je pense être un devoir de conseil stratégique". Le lendemain, son équipe annonce son intention d'administrer "à tous les patients infectés" son traitement hydroxychloroquine + azithromycine.

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Le Pr Raoult claque la porte du conseil scientifique

Episode 6 : la prescription de chloroquine autorisée (et encadrée)

Dans un décret publié le 26 mars au Journal officiel, le gouvernement établit que "l'hydroxychloroquine et l'association lopinavir/ritonavir peuvent être prescrits, dispensés et administrés sous la responsabilité d'un médecin aux patients atteints par le Covid-19", mais seulement "dans les établissements de santé qui les prennent en charge, ainsi que, pour la poursuite de leur traitement si leur état le permet et sur autorisation du prescripteur initial, à domicile". Son utilisation doit ainsi se limiter aux "formes graves" du Covid-19, ce qui contredit les préconisations de Didier Raoult. L'essentiel est ailleurs : éviter une pénurie, mais aussi lutter contre l'auto-médication, de nombreuses personnes y ayant recours sans passer par un médecin.

Episode 7 : la visite surprise d'Emmanuel Macron

Tandis qu'une pétition, lancée par Philippe Douste-Blazy pour demander l'assouplissement des possibilités de prescription de la chloroquine, recueille plus de 200.000 signatures, mais que des essais cliniques démontrent une potentielle "aggravation des symptômes" causée par ce traitement, le chef de l'Etat se rend, sans prévenir, à l'IHU Méditerranée Infection, le 9 avril. Il y reste trois heures et trente minutes, le temps d'une visite de l'établissement et d'un entretien avec Didier Raoult, sans journalistes présents. L'Elysée prend soin de préciser que cette rencontre ne représente pas "une reconnaissance" de la méthode du professeur, mais répond à une "volonté de prendre en compte l'ensemble des essais et des études".

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La visite de Macron à Raoult vaut-elle un soutien ?

Episode 8 : la polémique de trop ?

Début avril, les choses en restent plus ou moins au même point : Didier Raoult continue de publier des études attestant selon lui de l'efficacité de "son" traitement, et de nombreux scientifiques pointent sa méthode sans groupe témoin. Et puis, le 14, c'est-à-dire en plein confinement, le professeur marseillais lâche dans une vidéo : "Pour nous, l'épidémie est en train de disparaître." Le lendemain, l'Agence régionale de santé (ARS) de Provence-Alpes-Côte d'Azur lui répond sèchement : "Alors non, l'épidémie n'est pas en train de disparaître. Dans notre région, rien que dans la journée d'hier, 481 nouveaux cas ont été enregistrés, 1.847 personnes sont à l'hôpital (...), dont 433 dans un service de réanimation, et 11 sont mortes."

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Raoult : "l'épidémie est en train de se terminer"

Episode 9 : l'inefficacité de la chloroquine enfin démontrée ?

C'est une nouvelle pierre dans le jardin de Didier Raoult. L'hydroxychloroquine n'est pas efficace contre le Covid-19, que l'on parle de cas graves ou plus légers, démontrent deux études à grande échelle, l'une française, l'autre chinoise, publiées, jeudi 14 mai, dans la prestigieuse revue médicale britannique BMJ, l'étude menée en Chine sur les cas les plus sérieux confirmant, au passage, des effets indésirables (principalement la diarrhée) chez les patients ayant reçu ledit traitement... Ce qui, pour la petite (et la grande) histoire, n'empêchera même pas Donald Trump de révéler quelques jours plus tard qu'il prend lui-même de l'hydroxychloroquine "à titre préventif", c'est-à-dire, assure-t-il, sans avoir jamais été testé positif au Covid-19. Conséquence directe : l'OMS annonce la suspension de l'essai clinique Solidarity, tandis que l'Inserm décide d'en faire de même avec Discovery.

Episode 10 : Olivier Véran demande "une révision"

"Suite à la publication dans The Lancet d'une étude alertant sur l'inefficacité et les risques de certains traitements du Covid-19 dont l'hydroxychloroquine, j'ai saisi le HCSP (Haut conseil de la santé publique) pour qu'il l'analyse et me propose sous 48h une révision des règles dérogatoires de prescription", annonce solennellement, le samedi 23 mai, le ministre de la Santé, citant une nouvelle étude, avec des données portant sur 96.000 patients au total, parue la veille, selon laquelle la chloroquine est inefficace contre le Covid-19 chez les malades hospitalisés, et augmente même le risque de décès et d'arythmie cardiaque.

"Comment voulez-vous qu'une étude foireuse faite avec les 'big data' (masse de données) change ce que nous avons ?", réplique, lundi 25 mai, le Pr Raoult, dans une vidéo postée sur le site de l'IHU Méditerranée Infection. Pour lui, l'étude de The Lancet n'est qu'une "espèce de fantaisie complètement délirante", réalisée "par des gens qui n'ont pas vu de patients".

Episode 11 : le "Lancet" se déjuge

Face à l'étude, Didier Raoult montre les dents : il la juge "foireuse", "totalement biaisée". D'autres scientifiques abondent et rappellent que cette étude n'est pas le produit d'un essai clinique et mettent en cause la fiabilité des données et de la méthodologie. Au point que, deux semaines après la publication, The Lancet commence à émettre des doutes. "De sérieuses questions scientifiques ont été portées à notre attention", écrit-il à ses lecteurs, démarche préalable au retrait de la publication. Le lendemain, alarmée par le rétropédalage du Lancet, l'OMS décide de reprendre ses essais. Le 4 juin, fin du feuilleton, avec le retrait de l'étude, à la demande de trois de ses coauteurs.

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Episode 12 : deux essais cliniques arrêtés

Le vendredi 5 juin, l'essai clinique Recovery porte un nouveau coup à la réputation de l'hydroxychloroquine, concluant à "l'absence d'effet bénéfique chez les patients [...] Covid-19" et annonçant l'arrêt "immédiat" de l'inclusion de nouveaux patients. Cet essai avait la particularité d'être contrôlé et randomisé, c'est-à-dire que les 11.000 patients étaient tirés au sort, une méthode qui fait consensus sur sa solidité pour tester des médicaments. 1542 patients avaient reçu la molécule, quand 3132 avaient bénéficié d'une prise en charge standard.

Alors qu'une autre étude américano-canadienne en venait aux mêmes conclusions, il n'y avait pas de quoi faire revenir les pontes de l'IHU sur leur foi dans l'efficacité de leur traitement. "Nous espérons que ces deux dernières semaines auront appris aux observateurs qu'il fallait lire les articles et analyser les données avant de réagir à chaud à des communiqués de presse", écrivent-ils en référence au tollé de l'étude du Lancet

Le 17 juin, nouvelle annonce : l'OMS annonce l'arrêt de son essai clinique Discovery. "Les preuves internes apportées par l'Essai Solidarity/Discovery, les preuves externes apportées par l'Essai Recovery et les preuves combinées apportées par ces deux essais largement aléatoires, mises ensemble, suggèrent que l'hydroxychloroquine - lorsqu'on la compare avec les traitements habituels des patients hospitalisés pour le Covid-19- n'a pas pour résultat la réduction de la mortalité de ces patients", déclare la docteure Ana Maria Henao Restrepo.

Une semaine plus tard, Didier Raoult n'en démord pas. Dans un entretien à La Provence, il fustige l'indécision politique et assure que "si on l'avait écouté, il y aurait eu deux fois moins de morts". Nouvel épisode à venir, mercredi 24 juin à l'Assemblée nationale.

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