"Mensonges", "calomnie"... Pourquoi Didier Raoult a-t-il tant fâché les autorités de santé ?

Le Pr Raoult a-t-il menti devant les députés ?
Santé

COLÈRE - L'AP-HP, La Haute Autorité de Santé ainsi que le Conseil scientifique ont tous trois adressé des lettres à l'Assemblée nationale pour dénoncer les propos tenus par Didier Raoult lors de son audition devant la commission d'enquête parlementaire sur le Covid-19. Pourquoi les propos du professeur marseillais ont-ils tant irrité ces autorités sanitaires ?

Le ton monte et les armes s’affûtent entre Didier Raoult et les autorités sanitaires. Ce jeudi 2 juillet, le Conseil scientifique et la Haute autorité de Santé ont dénoncé des propos tenus par le patron de l'IHU de Marseille le 24 juin dernier devant la commission d'enquête de l'Assemblée sur le Covid-19. La veille, c'est Martin Hirsch, patron de l'AP-HP (Hôpitaux de Paris), qui était monté au créneau, lui aussi via une lettre.

Dans leurs courriers adressés à l'Assemblée Nationale, ces trois institutions scientifiques qualifient les propos de Didier Raoult d'"infamants" et relevant de la "calomnie". Qu'à bien pu dire le professeur marseillais pour déclencher une telle colère de la part de ces autorités de santé ? On vous explique. 

Didier Raoult ouvre les hostilités devant les députés

Devant la commission d'enquête parlementaire, le 24 juin dernier, Didier Raoult, controversé patron de l'IHU de Marseille et fervent défenseur de la non moins controversée molécule hydroxychloroquine, a fait un diagnostic sévère de la gestion de la crise sanitaire du Covid par les autorités sanitaires. 

En vidéo

Coronavirus : Didier Raoult s'explique devant les députés

Au cours de cette audition, les députés ont souhaité entendre le "sentiment" du Pr Raoult à propos de cette crise et de sa gestion. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que le scientifique a largement fustigé ses confrères du Conseil scientifique, de l'Institut Pasteur et ceux qui se sont élevés contre l'utilisation de l'hydroxychloroquine. Pour lui, la stratégie de dépistage du Covid-19, avec une centralisation des tests autour de l'Institut Pasteur, a été "totalement archaïque". Ensuite, il a à plusieurs reprises, au cours de ses trois longues heures d'audition, mis en cause les "conflits d'intérêt" au sein des instances de recherche médicale et du Conseil scientifique créé le 11 mars pour éclairer les décisions du gouvernement à propos de cette crise. Il a estimé par ailleurs que le ministre de la Santé; Olivier Véran, avait "été mal entouré", mettant en cause, sans les nommer, le directeur de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), ainsi que le président de la Haute autorité de santé (HAS).

Selon lui, certains détracteurs de l'hydroxychloroquine seraient financièrement liés au laboratoire Gilead, fabricant du remdesivir, autre molécule dont l'efficacité est testée dans le traitement du Covid-19. Et toujours dans ce registre, il a regretté qu'au cours de cette crise, des "décisions médicales" aient été "préemptées par le politique".  Le patron de l'IHU de Marseille a mis en cause l'indépendance du Conseil scientifique chargé de conseiller le gouvernement dans la crise du Covid-19. Il assure avoir observé une "obsession de vouloir traiter les gens avec le remdesivir", y voyant le résultat de la stratégie d'"influence" de ce laboratoire.

Une affirmation en référence à l'interdiction de prescription de l'hydroxychloroquine dans le traitement du Covid-19 pour les médecins de ville, interdiction ensuite étendue le 27 mai à l'hôpital, sauf dans le cadre des essais cliniques. A noter que partout dans le monde, des traitements avec cette molécule ont été arrêtés et que des études ont montré qu'elle n'avait pas fait la preuve de son efficacité dans le traitement du Covid-19. Enfin, le Pr Raoult a livré une estimation des taux de décès de malades en réanimation à Paris et évoqué le cas d'un patient chinois de 80 ans hospitalisé dans la capitale fin janvier et qui était mort mi-février, le premier décès officiel du Covid-19 en France et hors d'Asie. 

Lire aussi

La professeure Lacombe rectifie ces propos dans la foulée

Interrogée elle aussi par la commission d'enquête parlementaire, la professeure Karine Lacombe, cheffe du service des maladies infectieuses de l'hôpital Saint-Antoine (AP-HP) à Paris, a affirmé n'avoir "aucune preuve qu'il n'y a pas eu (...) de conflits d'intérêt, de financements occultes (...)", ni "le sentiment qu'il y ait eu un médicament plus poussé qu'un autre. Au contraire, on nous a poussés à monter les essais nécessaires pour montrer que certains médicaments étaient efficaces, et peut-être plus que la prise en charge standard", a déclaré l'infectiologue, dans son audition que vous pouvez retrouver ici.  "Je ne me suis pas opposée à quelque scientifique que ce soit, (...) je ne me suis pas non plus opposée à une molécule. J'ai simplement essayé d'apporter un regard critique (...) sur la façon dont un essai pouvait être fait", a-t-elle fait valoir.

Cette dernière, largement défendue par nombre de ses confrères, est régulièrement la cible des partisans du scientifique marseillais. Ils l'accusent d'avoir des "conflits d'intérêt" avec le laboratoire américain Gilead, depuis une interview où elle critiquait la méthodologie de ses études sur l'hydroxychloroquine, la spécialiste des traitements contre le VIH et l'hépatite C. 

Lire aussi

Martin Hirsch, patron de l'APHP monte au créneau

Une semaine après l'audition de Didier Raoult, c'est Martin Hirsch, le patron de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris, qui est le premier monté au créneau dans une lettre adressée à Richard Ferrand, président de l'Assemblée Nationale, chambre où se tient les auditions. Pour lui, les déclarations de Didier Raoult "semblent s'apparenter à un faux témoignage". Dans sa lettre, Martin Hirsch conteste deux passages de l'audition du Pr Didier Raoul. La première : une estimation des taux de décès de malades en réanimation, et de l'autre, des propos sur un patient chinois de 80 ans hospitalisé à Paris fin janvier et qui était décédé mi-février. Pour le patron de l'AP-HP, ces affirmations "qui mettent gravement en cause l'AP-HP, faites sous serment (...) semblent s'apparenter à un faux témoignage". Didier Raoult avait évoqué une mortalité dans les services de réanimation des hôpitaux de Paris d'environ 43%. "Chez nous, elle est de 16%", avait-il affirmé. "Le soin est passé au second plan", avait alors accusé le Pr Raoult. 

Dans son courrier, Martin Hirsch assure que "nous n'avons aucune donnée qui place à 43% la mortalité dans les réanimations de l'AP-HP", sans préciser à combien se monte ce taux. "D'autre part, il n'y a à ce jour aucune étude publiée qui analyse comparativement les taux de mortalité en réanimation, évaluées dans des conditions contrôlées, entre les hôpitaux parisiens et marseillais", ajoute-t-il. Sur LCI, le Professeur Caumes, infectiologue et chef de service à la Pitié-Salpêtrière, scientifique pourtant pas réputé pour apprécier le Pr Raoult, a lui aussi évoqué un taux approchant ces 43%. "Pour Paris (...), pour les malades en réanimation, je confirme, c'est de l'ordre de 40% malheureusement. Mais Marseille, je ne sais absolument pas", déclarait le Pr Caumes le 27 juin dernier.

En vidéo

L'AP-HP accuse Raoult de "faux témoignage"

Autre point de crispation entre les deux hommes, le cas de ce patient chinois de 80 ans. le Pr Raoult a affirmé qu'il s'était présenté "à la Pitié-Salpêtrière", était "rentré chez lui", puis était "revenu 7 jours après" et était "venu mourir dans un hôpital". "Le seul patient chinois de 80 ans auquel peut faire référence le Pr Didier Raoult a été admis le 25 janvier 2020 à l'hôpital européen Georges Pompidou. Il n'a jamais été renvoyé chez lui", rétorque Martin Hirsch dans sa lettre. Il rappelle que ce patient a ensuite été transféré "à l'hôpital Bichat, centre national de référence", où sa fille, elle aussi malade, a également été prise en charge avant de guérir.

Contacté par l'AFP, l'entourage du Pr Raoult renvoie à des résultats du registre Reva (Réseau européen de recherche en ventilation artificielle) figurant dans un "rapport de la cellule de crise de l'AP-HP du 14 avril", au sujet des patients en réanimation. Dans ce document, qui date d'il y a deux mois et demi, au moment du pic de l'épidémie en France, le pourcentage de décès en réanimation était alors évalué à 43% à l'AP-HP et 41% hors AP-HP.

Levée de boucliers du côté de la Haute Autorité de Santé et du Conseil Scientifique

A l'instar de Martin Hirsch, la Haute Autorité de Santé et le Conseil scientifique, chargé d'éclairer Emmanuel Macron dans ses décisions relevant de la crise sanitaire, ont aussi réagi après les propos tenus par Didier Raoult, dénonçant des déclarations "calomnieuses". Ces deux organismes de santé contestent très spécifiquement les accusations de conflits d'intérêts. Dans sa lettre adressée à Richard Ferrand, Birgitte Bourguignon, présidente de la commission et Eric Ciotti, rapporteur, en date du 30 juin, Jean-François Delfraissy, président du Conseil scientifique, indique que ses membres "considèrent ses propos et insinuations comme infamants et dépourvus de fondements". Pour le Pr Delfraissy, le Pr Raoult a fait preuve d'une "certaine forme 'd'intention de tromper'" les députés en "entreten(ant) de manière répétée une confusion entre les notions pourtant bien distinctes de liens et de conflits d'intérêts". 

Si Jean-François Delfraissy ne nie pas les liens de certains membres du Conseil Scientifique avec "des entreprises du médicament", rappelant que cela fait l'objet de "déclarations publiques", il réfute tout conflit d'intérêt. Pour lui, ils participent "à des activités de recherche ayant pour objectif l'innovation thérapeutique, par exemple sur l'hépatite C, Ebola ou les virus grippaux". "Les membres du Conseil scientifique souhaitent vous faire part de leur vive réprobation à l'endroit d'allégations sans fondement tenues par le Pr Raoult pourtant sous serment, ainsi que de propos manifestement outranciers dont les intentions et les prétentions ne lui semblent plus guère relever du registre de la science", conclut la lettre du Pr Delfraissy.

Lire aussi

Toute l'info sur

Coronavirus : la pandémie qui bouleverse la planète

Les dernières infos sur le Covid-19

Même son de cloche du côté de la Haute-Autorité de Santé, visée elle aussi par Didier Raoult, pour des accusations de conflits d'intérêts. Dans un courrier daté du 1er juillet et adressé à Richard Ferrand, la présidente de la HAS, Dominique Le Guludec, conteste aussi ce point. "Affirmer devant la représentation nationale, de manière vague et non étayée, que la HAS est soumise à 'des conflits d'intérêts très sérieux', relève de la calomnie", écrit la professeure Le Guludec. "Je ne saurais accepter que la réputation de la Haute autorité de santé, son sérieux et son intégrité soient remis en cause avec une telle légèreté à l'occasion d'un moment aussi important qu'une audition par les parlementaires", conclut-elle. La guerre entre Paris et Marseille ne se déroule décidément plus dans les stades de football. 

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter

Alertes

Recevez les alertes infos pour les sujets qui vous intéressent