Covid-19 : le confinement a-t-il été inefficace contre l'épidémie comme le suggère Didier Raoult ?

Les Parisiens confinés au printemps dernier

STRATÉGIE - Dans une vidéo publiée ce mardi, le professeur Didier Raoult cite une étude de Stanford qui conclut à l'inefficacité du confinement du printemps. Une modélisation à la méthodologie qui interroge et aux conclusions hâtives.

Et si cloîtrer les gens chez eux ne servait à rien? Alors que l'exécutif continue ses tractations sur un éventuel troisième confinement, Didier Raoult a donné son avis sur le sujet. Dans une vidéo diffusée sur YouTube ce mardi 23 février, l'infectiologue affirme que cette mesure drastique serait en fait totalement inefficace contre la propagation du coronavirus. Une information pour laquelle il cite le travail de John Ioannidis, qu'il décrit comme "l'homme le plus connu au monde et le plus cité sur le domaine de l'épidémiologie".

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Ce chercheur de l'université de Stanford a en effet publié le 5 janvier dernier une modélisation "qui montre, en comparant de pays à pays (…) qu'il n'y a pas de mesure de contraintes sociales qui ait fait la preuve de son efficacité", comme l'a résumé le spécialiste marseillais des maladies infectieuses. Publiée dans la revue European Journal of Clinical Investigation, l'étude compare la courbe des cas dans deux groupes différents. D'un côté, deux pays aux mesures considérées comme "moins restrictives" (la Suède et la Corée du Sud), et de l'autre, huit pays "plus restrictifs" (la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne, l'Italie, les Pays-Bas, l'Espagne, l'Iran et les États-Unis). Les scientifiques concluent à l'inefficacité d'un confinement draconien. Une conclusion aussitôt reprise par les sphères hostiles à ce type de mesures publiques, et désormais par Didier Raoult, puis dans certains médias. Sauf que le travail de l'équipe de chercheurs de Stanford, très commenté et partagé, est jugé hâtif par ses pairs, tant par sa méthodologie que par les raccourcis empruntés.

Un échantillon "limité" et "arbitraire"

Premier problème : l'échantillon. Sa taille est décrite comme "très limitée" voire "minuscule", pour reprendre les termes de Gideon Meyerowitz-Katz, épidémiologiste à l'Université de Wollongong en Australie. Pourquoi s'être arrêté à dix États ? Les auteurs affirment avoir fait cette sélection en fonction des données disponibles pour chaque région administrative. Pourtant, il existe une dizaine d'autres pays pour lesquels c'est le cas. D'ailleurs, d'autres recherches sur le sujet avaient pu prendre des échantillons bien plus larges. L'une d'elle avait comparé 41 pays, avec des résultats radicalement différents. 

Au-delà de la taille, c'est la qualité qui compte. Le "groupe de contrôle" choisi par les chercheurs interroge. Jean-Stéphane Dhersin, directeur adjoint scientifique au CNRS, rappelle à LCI qu'il était "extrêmement compliqué de comparer des mesures demandées aux populations" de plusieurs pays, arguant qu'il faudrait plutôt prendre en compte "l'application des mesures". Ainsi de la Suède, où l'absence de confinement n'a pas empêché le respect scrupuleux des consignes gouvernementales appelant à travailler à domicile ou à éviter les transports en commun, comme LCI s'en est fait l'écho. Si bien qu'au printemps dernier, "les données de mobilité de la Suède montraient une chute de la mobilité comparable à celle en France lors du deuxième confinement", note Stéphane Dhersin. 

L'exemple sud-coréen est encore plus mal choisi. Comme le souligne Gideon Meyerowitz-Katz, "en lisant le document, on peut avoir l'impression que tout ce que la Corée du Sud a fait, c'est adopter une sorte de recommandation optionnelle de distanciation sociale, faire une déclaration d'urgence, et l'isolation des cas". Or, en pratique, le pays a opté pour "une approche coordonnée, en plusieurs étapes, qui a notamment impliqué un énorme investissement dans les soins de santé". Si ce pays n'impose pas explicitement ce que les auteurs appellent des interventions "plus restrictives", il fait par ailleurs partie de ceux qui ont fermé le plus longtemps les écoles au monde, du mois de mars à fin septembre. Une dernière donnée fait de la Corée du Sud un pays  incomparable aux pays européens : le contrôle de la population. Depuis l'épidémie de Sars, la législation numérique est extrêmement interventionniste. Les autorités sanitaires peuvent suivre la localisation de chacun, fouiller les données d'une carte de crédit et récolter des informations sur une personne infectée afin de suivre ses mouvements et identifier ses cas-contacts, sans consentement si nécessaire. Rien à voir avec "Stop Covid", téléchargée par seulement 3% des Français avant l'été.

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Aucun de ces éléments n'est rappelé dans l'étude. Pas plus qu'elle ne prend en compte d'autres facteurs essentiels, comme la structure par âge de la population et son état de santé, l'urbanisation et l'éloignement social avant la pandémie. Raisons pour lesquelles utiliser ces pays comme exemple de restrictions souples paraît trompeur et inexact. "Cela conduit à une erreur majeure du papier, qui divise les mesures en moins ou plus contraignantes ", résume auprès de LCI.fr Lonni Besançon. Chercheur en visualisation de données à l'Université de Linköping, en Suède, il a pointé du doigt dans une "lettre à l'éditeur", publiée le 12 février, les nombreuses failles de cette étude. Il décrit notamment une "désignation arbitraire" du groupe de contrôle décidée par les auteurs "qui ne l'ont pas étayée dans l'article". 

Confusion entre cause et conséquences

Au-delà d'une méthodologie qui questionne, l'autre "problème majeur" de cette étude réside dans son élaboration trop hâtive de liens de causalité sans prendre en compte le "biais temporel" d'un confinement strict. Dans la modélisation, le temps représente le moment où a été prise la décision de confiner. Or, l'impact de cette décision ne peut être visible directement après la mise en œuvre des politiques, même si elle devait fonctionner au premier jour. Avec la période d'incubation, l'attente du test et la remontée par les laboratoires, il existe un délai de sept à dix jours entre l'infection réelle et le moment où elle est prise en compte par les autorités. Les États "mettent en œuvre des restrictions au moment où les cas augmentent", confirme Andreas Backhaus, chercheur au sein de l'unité de politique économique de l'université de Munich. La mise sous cloche a toujours été faite en réaction et non par anticipation. Par conséquent, le nombre de cas continue mathématiquement d'augmenter pendant un certain temps après l'annonce d'un confinement. C'est une cause qui précède l'événement et non une conséquence. 

Lonni Besançon relève également que ce modèle n'inclut pas de retard de mise en place d'une décision politique ni le degré d'obéissance. Raison pour laquelle, sans aucun doute, "le langage causal des auteurs est utilisé de façon inappropriée". "Il aurait été plus juste de parler 'd'effets potentiels', par exemple."

Des erreurs méthodologiques a priori grossières. Pourtant, l'un des quatre auteurs, le professeur John Ioannidis, est un ponte de l'épidémiologie à Stanford et l'un des professeurs les plus cités au monde. Mais il est aussi, depuis le début de l'épidémie, devenu hostile aux mesures de régulation. Ancien rédacteur en chef de l'European Journal of Clinical Investigation, revue dans laquelle est publiée son étude, il s'est en effet déjà fait remarquer en mars dernier en émettant l'hypothèse que le coronavirus pourrait être moins dangereux que prévu. Le chercheur avait, entre autres, écrit que le virus ne pouvait faire que 10.000 morts aux États-Unis. Il y 'en a aujourd'hui quarante fois plus. Il avait également estimé, à l'été, qu'il n'y aurait pas de seconde vague. Si le doute est essentiel en science, ses détracteurs l'accusent désormais de scepticisme irrationnel, comme le relate le Washington Post dans un portrait. Et même de violer des principes de rigueur intellectuelle. Les autres auteurs de l'étude font eux aussi partie d'une certaine sphère très critique vis-à-vis des mesures sanitaires. 

Autant de biais importants à prendre en compte en lisant cette étude. Et que les auteurs auraient dû relever par eux-mêmes dans leur article. Si "tout ce qui est publié est intéressant pour le débat scientifique", concède Lonni Besançon, il souligne l'importance "de mentionner les limites et mettre les résultats en contexte" afin de ne pas tromper le public. D'autant plus en pleine crise sanitaire et sociale. "Quand on publie, on doit être conscient de la manière dont les gens utilisent les résultats et il faut donc toujours contextualiser", avertit le chercheur. 

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