Covid-19 : peut-on encore espérer atteindre l'immunité collective ?

Covid-19 : peut-on encore espérer atteindre l'immunité collective ?

POINT D'ÉTAPE - Si les espoirs d'atteindre l'immunité collective ont été mis à mal ces dernières semaines, le professeur Eric Caumes s'est, lui, voulu rassurant ce lundi. Ce qui pèche, ce qui permet d'y croire malgré tout... On fait le point.

Pendant des mois, l'immunité collective a été vue comme le Graal d'une sortie de crise. Mais ces dernières semaines, face à la prise de pouvoir d'un variant Delta particulièrement contagieux et de vaccins qui ne protègent pas à 100% contre l'infection, ce seuil à atteindre de personnes immunisées au-delà duquel l'épidémie cesse s'est plutôt apparenté à un mirage. "Nous ne nous prononcerons pas sur nos chances d’atteindre l’immunité collective, car il n’y a pas de consensus", confiait-on notamment le 17 août lors d’un point presse sur la stratégie vaccinale au ministère de la Santé. 

"La vision que l’on peut avoir de l’immunité de groupe aujourd’hui n’est malheureusement pas celle d’il y a dix-huit ou même six mois", a concédé à quelques jours d'intervalle le président du Conseil d’orientation de la stratégie vaccinale, Alain Fischer, au Journal du Dimanche. Outre-Manche, l’infectiologue d’Oxford Andrew Pollard n'a de son côté pas hésité à parler de "mythe" face aux députés britanniques.

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Covid-19 : le défi de la vaccination

Pourtant, ce lundi, le professeur Eric Caumes s'est, lui, voulu rassurant. "On se rapproche" de l'immunité collective, a ainsi estimé le chef du service des maladies infectieuses de la Pitié-Salpêtrière sur Europe 1. "Il faut être serein, on va y arriver progressivement" a-t-il insisté, reconnaissant toutefois que cet objectif met "un peu plus de temps que prévu" à être atteint. Mais comment expliquer la cacophonie des dernières semaines ? 

La faute au variant Delta ?

D'une part, tout dépend de la définition qu'on adopte, répondent les experts. "Si la question est 'est-ce que la vaccination seule permettra de faire régresser et contrôler l'épidémie ?' c'est non", tranche d'emblée l'épidémiologiste Mircea Sofonea auprès de l'AFP. En effet, "deux paramètres interviennent : la contagiosité intrinsèque du virus et l'efficacité du vaccin par rapport à l'infection. Et là, ce n'est pas suffisant", poursuit-il. 

Désormais dominant, le variant Delta est jugé 60% plus transmissible que le précédent (Alpha) et deux fois plus que le virus historique. Or, plus un virus est contagieux, plus élevé est le seuil nécessaire à l'immunité collective obtenue via les vaccins ou l'infection naturelle.

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"Sur le plan théorique, c'est une formule très facile à calculer", explique à l'AFP l'épidémiologiste Antoine Flahault. Le calcul se fait à partir du taux de reproduction de base du virus (ou R0), soit le nombre de personnes qu'un infecté contamine en l'absence de mesures de contrôle. Pour le virus historique (au R0 de 3), le seuil d'immunité collective était estimé "à 66%" de personnes immunisées, rappelle le Pr Flahault. Mais "si le R0 est de 8 comme avec le variant Delta, on arrive à 90%", reprend-il. Ce seuil pourrait être atteignable si les vaccins étaient efficaces à 100% contre l'infection. Mais ce n'est pas le cas.

L’immunité acquise avec une contamination au variant Alpha, tout comme celle permise grâce à la vaccination, sont "un peu moins efficaces" sur le variant Delta, ce qui va entraîner des "réinfections avec des formes bénignes, voire inapparentes", a détaillé de son côté Eric Caumes.  "En matière de vaccin, ce n’est pas magique", a-t-il résumé, reconnaissant que le fait que le vaccin soit "un peu moins" efficace sur le Delta que sur l’Alpha était "une petite déception"

Absurdité mathématique

Selon des données publiées le 24 août dernier par les autorités américaines, l'efficacité des vaccins Pfizer et Moderna contre l'infection a baissé de 91% à 66% depuis que le Delta est devenu dominant aux États-Unis. En plus des caractéristiques du variant, cela pourrait être lié au fait que l'efficacité diminue avec le temps : elle tombe de 88% à 74% au bout de cinq à six mois pour Pfizer, et de 77% à 67% après quatre à cinq mois pour AstraZeneca, selon une étude britannique rendue publique, elle, le 25 août. C'est ce qui pousse de plus en plus de pays à envisager une dose de rappel, le plus souvent une troisième dose, voire une quatrième. Tous ces paramètres aboutissent à une absurdité mathématique : pour atteindre l'immunité collective sans aucun geste barrière "il faudrait vacciner plus de 100% de la population", souligne Mircea Sofonea.

Un objectif également jugé illusoire par l'un des pères du vaccin d'AstraZeneca, le Pr Andrew Pollard qui, le 10 août, devant les députés britanniques, avait également déclaré qu'"avec le variant actuel, nous sommes dans une situation où l'immunité collective n'est pas une possibilité, car il infecte des gens vaccinés".

La désillusion israélienne

En témoigne le cas d'Israël, montré en exemple il y a quelques mois encore dans la lutte contre le Covid-19, mais qui atteint actuellement des records de contaminations tout en étant l'un des pays les plus vaccinés au monde. "Le virus a continué de circuler, de plus en plus vite avec l’apparition des variants Alpha puis Delta. La leçon que nous en tirons, c’est que le vaccin fonctionne, mais qu’il ne suffit pas", résume auprès du Monde Nadav Davidovitch, membre d’un comité qui conseille le gouvernement.

"Nous étions probablement très proches d’une immunité collective en mars-avril. Nous avons été victimes d’une fatigue de l’épidémie, nous avons cru que c’était fini, que nous avions gagné. Mais il était impossible d’atteindre ce seuil alors que les enfants n’étaient pas vaccinés", estime ce scientifique, directeur de l’école de santé publique de l’université David-Ben-Gourion.

Vacciner vite reste la priorité

Cette nouvelle donne a d'ailleurs été prise en compte dans les dernières modélisations de l’Institut Pasteur mises en ligne ce lundi 6 septembre. Même avec un niveau de vaccination élevé (70 % des 12-17 ans, 80 % des 18-59 ans et 90 % des 60 ans et plus), l’épidémie pourrait rebondir, avec un pic de 5200 hospitalisations quotidiennes, bien au-delà de la première ou de la seconde vague, si toutes les mesures de contrôle étaient levées.

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Dans ce contexte, les spécialistes insistent donc sur le fait que les vaccins demeurent indispensables. "Ce que les scientifiques préconisent, c'est le maximum de personnes protégées", dit le Pr Flahault. D'abord, les vaccins restent très efficaces pour éviter les formes graves de la maladie et les hospitalisations. Ensuite, ils assurent une protection collective à ceux qui ne peuvent bénéficier eux-mêmes de la vaccination : c'est le cas des gens dont le système immunitaire est affaibli par une autre maladie (cancer ou greffe, par exemple). Enfin, il reste possible "d'atteindre une immunité collective, mais pas seulement avec la vaccination", via l'immunité naturelle, estime Mircea Sofonea. Cela arrivera une fois qu’on aura "rencontré le virus sous forme de ses différents variants quelques fois", conclut Eric Caumes. Alors, "on se réinfectera a minima avec des formes bénignes".

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