Vaccination des soignants : comment expliquer les disparités entre professions ?

Vaccination des soignants : comment expliquer les disparités entre professions ?

ECLAIRAGE - À l'instar des tendances qui se dégagent actuellement à l'AP-HP concernant la vaccination contre le Covid-19, plusieurs études ont démontré que les médecins sont beaucoup plus enclins à se faire vacciner que les infirmières ou les aides-soignants. Quelles en sont les raisons ?

Malgré la priorité accordée aux "héros en blouse blanche" depuis deux mois pour la vaccination contre le Covid-19, l'objectif est encore loin d'être atteint. Environ 40% des personnels des Ehpad et 30% des soignants, en ville et à l'hôpital, ont été vaccinés, a précisé ce jeudi le ministre de la Santé Olivier Véran aux côtés du Premier ministre Jean Castex qui a appelé "solennellement" les récalcitrants à y remédier. Mais à ce premier constat, s'ajoutent des disparités entre les professions de santé, confirment les premières données disponibles et les remontées de terrain. 

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Covid-19 : le défi de la vaccination

"On est beaucoup à faire la queue sans beaucoup d’hésitation. Tous les médecins ont suivi, peut-être moins les infirmiers et les aides-soignants", témoignait ainsi il y a peu Marc Léone, chef du service anesthésie réanimation de l’Hôpital Nord de Marseille auprès du Parisien. Les chiffres à l'AP-HP sont éloquents : 36 % du personnel médical a reçu au moins une dose de vaccin contre seulement 17 à 18 % des autres catégories, essentiellement les infirmières et les aides-soignants. Une tendance déjà mise en avant dans plusieurs études ayant conclu que les médecins sont beaucoup plus enclins à se faire vacciner que les professionnels paramédicaux. Début décembre, des chiffres officiels dévoilés par Santé publique France sur les intentions de vaccination révélaient entre autres des "différences importantes entre les professions (médicales)". Ainsi, quand huit médecins généralistes et pharmaciens sur dix disaient avoir l'intention de se faire vacciner, cette proportion tombait à  55% chez les infirmiers interrogés. Pour l'expliquer, plusieurs raisons sont avancées.

"C'est structurel et structurant"

"C'est structurel et structurant", estime Jocelyn Raude, enseignant-chercheur en psychologie sociale à l’École des hautes études en santé publique, que nous avions contacté en décembre avant le lancement de la vaccination. "Il y a derrière cela des enjeux de formation concernant des professions plus techniques et d'autres plus orientées vers la constitution du savoir", avait alors détaillés le chercheur, à l’origine de nombreuses publications dont une dédiée à la perception de la sécurité et de l’efficacité des vaccins dans la population en France. "Les professions autour du soin sont moins équipées pour comprendre les enjeux autour de la recherche clinique et ont une conception de la maladie différente des médecins notamment", nous avait expliqué pour finir le spécialiste en prévention et maladies infectieuses, soulignant par ailleurs "une aversion plus forte aux risques technologiques" et une "appétence pour les médecines douces" qui sont très corrélées dans les enquêtes à l’hésitation vaccinale.

Ce lundi sur LCI, le professeur Jean-Daniel Lelièvre, chef de service des maladies infectieuses de l'Hôpital Henri-Mondor à Créteil et expert vaccins à la HAS, semblait partager cette analyse, précisant qu'il était lui-même vacciné. Interpellé par Jean-Michel Aphatie sur le fait que rares sont les soignants qui reconnaissent dans les médias être réticents à se faire vacciner, ce dernier a ainsi répondu. "Méfiez-vous, vous interrogez souvent des médecins, les médecins sont ceux qui ont plus facilement accès à l'ensemble des données scientifiques donc ils sont plus facilement aptes à peser le pour et le contre". Et de poursuivre : "Les personnels de santé n'ont pas forcément tous accès à ces données, ils ont tous peur d'éventuels effets indésirables, il faut vraiment être au contact, discuter avec eux (...) et leur expliquer l'intérêt de se faire vacciner à la fois pour soi-même et les autres"

"On est vraiment le reflet de la population"

De son côté, Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI), avançait lors de la parution de cette étude sur les intentions de vaccination un autre argument pour expliquer le différentiel avec d'autres professions de santé. Selon lui, le scepticisme palpable au sein de la profession infirmière reflète celui des Français. "C'est un métier de proximité, on discute avec nos patients, nos proches, nos voisins et leurs inquiétudes sont aussi les nôtres, on est vraiment le reflet de la population", résume-t-il. Sur le fond, les réserves de la profession reposent avant tout sur le manque de recul vis-à-vis de ce vaccin, avait-il évoqué en outre, s'attardant notamment sur le fait que rien ne permet d'assurer à ce jour la non-transmission de l'infection après vaccination. "Si le fait de se vacciner n'empêche pas de devenir asymptomatique et contagieux, la dimension altruiste n'a plus beaucoup de sens." Autant d'arguments qui se retrouvent dans un sondage informel réalisé récemment dans les Hauts-de-Seine dans lequel la CGT résume les principales raisons de cette réticence à la peur des effets secondaires, au manque de recul et au manque d'informations claires. 

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Enfin, deux autres données peuvent permettre d'expliquer la réticence plus prononcée des professionnels paramédicaux à se faire vacciner. D'une part, ces derniers sont généralement plus jeunes que les médecins et donc moins à risque de développer une forme grave de la maladie, la moyenne d’âge étant de 40 pour les infirmiers et de 50 ans pour les médecins selon les dernières données. D'autre part, les effets secondaires associés au vaccin AstraZeneca, livré début février aux établissements de santé pour les soignants de moins de 65 ans et les personnes à risque de 50 à 64 ans, ont sans doute joué. "Sur AstraZeneca, il y a une situation qui est particulière : nous sommes dimanche soir à 24-25% de consommation des stocks", contre "quasiment 70%" en moyenne pour l'ensemble des vaccins disponibles, a reconnu mardi le ministère de la Santé. À noter qu'au 18 février, sur 93 000 personnes ayant reçu une première injection, le dernier point de pharmacovigilance faisait état de 971 cas d’effets indésirables analysés, dont 329 jugés "graves". Le vaccin AstraZeneca n'est "pas le plus adapté" pour "une population aussi exposée que les soignants", a d'ailleurs estimé Thierry Amouroux, porte-parole du syndicat national des personnels infirmiers (SNPI), ce vendredi auprès de Franceinfo, illustrant cette défiance qui perdure malgré la réhabilitation de ce vaccin. 

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