"Aujourd’hui, je me dis : plus jamais" : ces infirmières qui, après un an de Covid, ont rendu leur blouse

"Aujourd’hui, je me dis : plus jamais" : ces infirmières qui, après un an de Covid, ont rendu leur blouse

MALAISE – Après une année de crise sanitaire, de nombreux soignants ont décidé de quitter l’hôpital public. Chez certains, le Covid-19 n’a fait que confirmer leur choix. Trois infirmières racontent à LCI ce qui les a poussés à démissionner.

Si l’épidémie a jusqu’ici mis les nerfs des soignants à rude épreuve, elle en aura aussi poussé beaucoup à sauter le pas. De janvier à septembre 2020, plus de 12.000 infirmiers et aides-soignants sont partis de l’hôpital, selon une étude de la Fédération hospitalière de France. Des départs qui interviennent pour différentes raisons - démissions, retraites ou fins de contrats. Pas forcément liés à la mobilisation pendant le Covid-19, ils en disent surtout long sur la crise traversée par le secteur de la santé. La fatigue est réelle chez les infirmiers et aides-soignants, qui se trouvent en première ligne et qui reçoivent peu de reconnaissance au quotidien. 

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Covid-19 : déjà un an de pandémie...

Barbara, infirmière depuis 2003 aux urgences de l’hôpital Lariboisière, à Paris, ne trouvait plus de sens à ce qu’elle faisait. Cette infirmière de nuit a donc quitté son service en décembre dernier après avoir passé un diplôme pour former des professionnels de santé. "Je me bats d’une autre manière, je reste convaincue qu’il y a des choses à faire", raconte-t-elle, décrivant une lente cassure avec sa conception du soin. En 2013, revenant d’une coupure de cinq ans au Brésil, Barbara reprend son poste et y retrouve un service débordé, avec la prise en charge de 250 patients en moyenne chaque jour contre 180 avant son départ, pour les mêmes effectifs. "Au bout d’un moment, on passe notre temps à courir, à ne plus pouvoir répondre à des demandes simples. On fait du travail à la chaîne, mais ce n’est pas le soin, ce n’est pas comme ça que la plupart d’entre nous le définissons." 

Un renfort dans les services pour cause de Covid

Le vrai choc intervient en décembre 2018, lorsqu’une femme de 55 ans décède aux urgences après 12 heures passées sur un brancard. Barbara est en poste cette nuit-là. "Ça faisait plus de six mois qu’on se battait pour plus d’effectifs et notre crainte était qu’un tel événement ne se produise." Lessivée, elle continue malgré tout d’occuper son poste. Ce n’est qu’après un arrêt maladie, long de quatre mois pour cause de surmenage physique, que l’infirmière décide de jeter l’éponge en février 2020. Une demande reportée de quelques mois à cause de l’arrivée du Covid-19 qui a pour effet de geler tous les départs. Alors, Barbara reste et ne se pose pas de questions. "Je devais être là, je le savais. Il y avait besoin de monde."

Laurence a aussi été appelée en renfort pendant la première vague épidémique. C’est d’ailleurs cela qui a précipité le départ de cette infirmière de 46 ans, tout juste formée au bloc opératoire. Elle décrit une véritable vocation : "Le bloc, c’est un monde à part. On n’y est pas pour rien. C’est une autre manière de travailler, c’est une proximité avec les chirurgiens…" En mars, sa formation de 18 mois est donc suspendue et tout le monde est rappelé à la tâche. Les interventions chirurgicales se déprogrammant et les blocs opératoires se fermant peu à peu, Laurence est alors affectée de nuit dans un service de gériatrie, où "la chute est brutale". "On sort d’un cursus où l’on rêve d’un monde idéal et on se retrouve confrontés au Covid. Les quinze premiers jours, on fait l’effort qu’il faut faire. Ensuite, ça devient plus compliqué. Il faut alors que je me débrouille pour faire garder ma fille. En deux mois et demi, personne ne me demande si cela pose un problème que je travaille de nuit." Car c’est le manque de considération de la part de sa hiérarchie que l’infirmière ne digère pas : "Je me suis sentie comme un pion qu’il fallait mettre là où il manquait du monde". 

Ce que j’y faisais n’était pas du tout en accord avec mes valeurs- Tiphaine, infirmière puéricultrice

Alors que l’épidémie ralentit en France, Laurence retrouve le bloc opératoire en juin et se voit payer ses 150 heures de travail supplémentaires, pas honorées jusque-là. Malgré tout, les conditions de travail y sont plus pénibles qu’avant : "Tout ce bien-être autour avait complètement disparu. J’avais besoin de reconnaissance en dehors du travail que je fournissais, et je n’en avais aucune dans cet hôpital." Aujourd’hui, l’infirmière a trouvé une place dans une clinique privée, où elle s’y sent bien et gagne 500 euros net de plus chaque mois pour moins d’heures effectuées. Pourtant, le sentiment d’amertume reste prégnant. "Par son manque de bienveillance, l’hôpital public laisse partir les gens", constate-t-elle. "Bientôt, il n’y aura plus personne pour nous soigner. Ma grande inquiétude de demain, c’est qu’il n’y ait plus d’infirmiers". Laurence a bien pensé à quitter le secteur de la santé, mais pour aller où ? "Je me suis demandée si je voulais continuer à être infirmière, mais après…. J’ai vingt ans de diplôme, je ne sais rien faire d’autre."

Tiphaine, elle, n’a pas vingt ans de métier et a l’impression d’en avoir assez vu. Cette infirmière puéricultrice, diplômée en 2019, a quitté l’hôpital en février et a trouvé une place de directrice-adjointe dans une crèche, où elle doit commencer en mai. La jeune femme revient avec difficulté sur son année passée dans le service d’hématologie de l’hôpital pédiatrique Robert Debré, au nord de Paris. "Il y a eu un fossé entre ce que j’ai appris pendant mes études et ce que j’ai vécu à l’hôpital. Ce que j’y faisais n’était pas du tout en accord avec mes valeurs." Tiphaine raconte un service, où les soins y sont particulièrement techniques, car adaptés à des enfants atteints de cancers du sang, et où le lien social a peu sa place. "On doit prioriser les médicaments, faire des intraveineuses à une heure précise, etc. On enchaine tout ce qui est médical et si a encore du temps, on peut essayer d’être humain ensuite."

Un sentiment de culpabilité chez ceux qui partent

Face à un manque de temps et d’écoute, Tiphaine tente d’alerter ses supérieurs et ses collègues, mais la lassitude semble l’avoir emporté dans le service. "Personne n’est motivé pour changer les choses. On avait beau être une jeune équipe, les gens ont la flemme de faire une heure de plus pour organiser une réunion…. Il y a une sorte de fatalité : on se dit que c’est l’hôpital public et que c’est comme ça." L’infirmière murit sa décision de se reconvertir pendant de longs mois avant de sauter le pas en décembre. Là encore, le choix n’est pas simple à concrétiser. "Mes cadres me disaient que c’était l’erreur de ma vie. En réalité, je m’en suis beaucoup voulue de partir, je voyais ça comme un échec, comme un abandon du service et des enfants. Mais aujourd’hui, je me dis : plus jamais."

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La sensation de culpabilité se révèle fréquente chez les soignants qui, dévoués à leurs patients, décident de rendre leur blouse. Barbara décrit, elle aussi, un "gros sentiment de culpabilisation" en préparant son départ à la fin de l’année et en voyant l’épidémie "repartir de plus belle". "Si j’ai été capable de le faire aujourd’hui, c’est que je me sens soutenue par mes proches", confie-t-elle. Dans son enquête de novembre, la Fédération hospitalière de France a également constaté une hausse des intentions de départ de la part des infirmiers et des aides-soignants, pas toujours suivies d’effet.

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