D'abord ignoré ou décrié, le vaccin Spoutnik-V fait son chemin en France et en Europe

Approuvé par The Lancet, Spoutnik va-t-il débarquer en France ?

SUR ORBITE - Alors qu'il inspirait de la méfiance aux instances françaises et européennes, le vaccin russe vient de voir son efficacité confirmée par la revue scientifique "The Lancet". Paris et Bruxelles entrouvrent désormais la porte à son utilisation.

La publication du Lancet a fait l'effet d'une bombe. Le vaccin russe, décrié pour l'opacité de sa composition et la précipitation de ses tests, semble bel et bien efficace selon les mêmes critères que ses concurrents américains ou britanniques. Il semble même conserver le meilleur des deux mondes : plus facile à conserver que ceux de Pfizer ou de Moderna, il offrirait aussi une meilleure couverture que celui d'Astra Zeneca. 

Si bien que l'Union européenne a entamé des discussions avec les concepteurs du vaccin en vue d'une possible homologation, et que le gouvernement français assure que le vaccin russe est le bienvenu. Moscou fanfaronne, et savoure sa revanche après ce qui ressemble à un revirement européen. Les critiques pleuvent naturellement : pourquoi ne pas l'avoir admis plus tôt ?

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Les vaccins n'ont pas de nationalité- Jean-Yves Le Drian

Emmanuel Macron a ouvert la porte lui-même, mardi 2 février. Interrogé sur TF1, le président français n'a pu que reconnaître que "des publications semblent indiquer une très forte efficacité du vaccin Spoutnik". Tout en estimant que la balle était dans le camp russe : "Nous ne pouvons pas le distribuer en France tant que le producteur russe n'a pas soumis une demande d'autorisation de mise sur le marché". Et de promettre que, "à la minute où il la demandera, les autorités sanitaires européennes et nationales l'examineront". Même chose de l'autre côté des Pyrénées, où la ministre de la Santé Carolina Darias a assuré que le gouvernement espagnol recevra "de façon ouverte et enthousiaste tout vaccin disposant de l'autorisation" nécessaire. Un enthousiasme conditionné qu'on retrouve également du côté d'Angela Merkel.

Sur la même ligne, le ministre des Affaires Jean-Yves Le Drian a assuré ce matin que "les vaccins n'ont pas de nationalité. L'important, c'est d'avoir un médicament qui marche". "Nous allons avoir besoin de beaucoup de doses, tous les vaccins sont les bienvenus", renchérissait quelques instants plus tard son secrétaire d'État Clément Beaune sur LCI, à condition que le vaccin soit soumis "à l'autorité européenne". Face aux retards de livraison, l'exécutif n'a guère le choix. Tourner le dos à un vaccin dont l'efficacité est démontrée n'est pas envisageable, tant au niveau sanitaire que purement politique. Les retards de livraison des vaccins commandés ne permettent guère les atermoiements. 

Pour Moscou, c'est un triomphe, après des mois de dénigrement. Dès la publication de l'article du Lancet, Kirill Dmitriev, patron du fonds souverain russe, a rappelé "la campagne pour discréditer le vaccin", pour mieux souligner que les critiques étaient désormais "échec et mat". De son côté, le quotidien russe Izvestia, claironne à la une : "Mise en orbite réussie: Spoutnik V reconnu comme le vaccin le plus sûr".

Des mois de méfiance

On ne peut que reconnaître rétrospectivement que l'annonce d'un vaccin russe, dès l'été dernier, avait été accueilli par un silence poli des chancelleries, pour ne pas dire de la méfiance, voire beaucoup de sarcasme, comme le rappelle le tweet ci-dessous. Le Spoutnik V, dont le nom le plaçait d'ailleurs dans la tradition de la guerre froide, prenait de vitesse tous les laboratoires occidentaux concurrents. Dès le mois suivant, le vaccin était autorisé en Russie.

La méfiance n'était cependant pas complètement sans motif. Les laboratoires russes étaient passés outre les procédures reconnues, et n'avaient pas communiqué leurs rapports. Les auteurs de l'article du Lancet, tout en confirmant les excellents résultats du vaccin, soulignent eux-mêmes que "le développement du vaccin Spoutnik V a été critiqué pour sa précipitation, le fait qu'il ait brûlé des étapes et une absence de transparence." 

À l'époque des commandes passées par l'Europe à des laboratoires, entre juillet et septembre, les données qu'ils communiquaient étaient encore trop parcellaires. Bruxelles a donc décidé de privilégier "les producteurs connus pour leur respect des normes", selon la virologue Marie-Paule Kieny.

Mais surtout, et c'est sur ce point que s'appuient Emmanuel Macron ou Jean-Yves Le Drian pour justifier leur position, c'est le laboratoire russe qui aurait dû déposer un dossier auprès de l'Agence Européenne du Médicament (AME) pour espérer une homologation. 

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Reste que, si Moscou se réjouit de "la demande croissante" de son vaccin "dans toujours plus de pays", ainsi que l'annonçait hier le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov, les laboratoires pourraient ne pas faire face à la demande. En Russie même, plusieurs régions attendent en vain leurs livraisons, et Bruxelles a fixé comme condition la production sur le sol européen. La mise en œuvre est donc encore incertaine, et la livraison du vaccin Spoutnik en France semble lointaine.

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